Chers Pierre, Paule, Charlie et les autres,

Certains jours, je me colle sur le front l’étiquette de prospectiviste. Comme l’énoncé de ce terme abscons se traduit par une chute de la mâchoire de mon interlocuteur, je me fends d’une explication. Je raconte que, comme le futur est imprévisible (qui aurait pu prévoir le massacre et la mobilisation ?), je ne ponds pas des savantes prévisions étayées de camemberts ou autres escroqueries intellectuelles. Plus modestement, j’aide les uns et les autres à inventer le futur ou du moins le futur qu’ils désirent. Je leur propose des livres et des ateliers pour imaginer le futur de leur entreprise ou métiers, d’un secteur d’activité comme la ville, la maison, le travail…

Mon propos étant bien rodé, je le pense compréhensible. Cela dure au moins 5 minutes. À ce moment-là, j’entends systématiquement :
— Toi qui est… comme on dit… prospect… truc, cela va être comment en 2030… 2050. Comment tu vois le futur de…?

Suite au séisme sociétal, cela n’a pas loupé. On m’a pris pour Madame Irma en m’interrogeant sur les conséquences de cette mobilisation sans précédent.

J’ai secoué la tête pour avoir l’air d’avoir quelque chose d’intéressant à dire avant de me souvenir d’un échange entre un père et son fils âgé d’une dizaine d’années.

La discussion a lieu dimanche soir dans le métro à la fin de la marche. Même si la rame est bondée, les marcheurs ne râlent pas, mais discutent. Juste à côté de moi, Thomas interpelle son père.

  • Papa, est-ce que dessin’acteur, c’est un vrai métier ? demande l’enfant.
  • Oui, bien sûr… Mais, c’est un métier surtout pour ceux sont qui sont doués.
  • Parce que pour les autres métiers, on peut être nul ?

Le père ne répond pas. Moi, je souris. Je pense que les Charlie aimeraient bien qu’on les appelle des dessin’acteurs. Le mot raconte si bien la manière dont ils ont agi pour défendre la liberté d’expression et rejeter toutes formes d’extrémisme.

Je regarde le gamin. J’ai l’impression de l’entendre dire que, demain, il ne fera pas un métier où l’on peut être médiocre. Il préféra un métier où il est fort, parce qu’ainsi on le reconnaitra.

  • Est-ce qu’il faut faire des études pour être dessin’acteur ?
  • On peut, mais ce n’est pas très important.

Là, la calebasse du gamin dépasse la vitesse autorisée. Je le vois penser que pour faire un métier où l’on est reconnu, il ne faut pas s’ennuyer à emmagasiner des connaissances inutiles. Je ressens alors comme un doute dans le bienfait de longues et pénibles études.

  • Papa, tu crois que c’est vraiment bien de dire ce qu’on pense ?
  • Oui, mais attention, cela ne plait pas toujours à tout le monde.
  • Ce n’est pas grave. Comme tu le dis, on ne peut jamais plaire à tout le monde.

Une autre lumière s’allume dans le cerveau de Thomas. Le gamin ne va pas oublier le message. Son père lui donne l’autorisation de dire ce qu’il pense. Il ne va pas attendre bien longtemps avant de faire entendre son propre son de cloche.

À l’écoute de cet échange chargé de l’émotion des millions de personnes qui ont marché, j’ai le sentiment que cette mobilisation sans précédent va donner aux plus jeunes l’envie de se mettre aux commandes de leur vie.

Depuis quelques années, leur avenir est bouché, gris, sans illusions : soit ils font de longues études et peuvent espérer avoir un boulot où ils gagnent de l’argent, mais rarementleur vie. Soit, ils vont connaître les affres de la précarité et aérer leurs désillusions en faisant la queue à Pole emploi.

Mais aujourd’hui, la société tient un autre discours. Elle reconnait l’engagement, la liberté de penser, la créativité…

L’affaire ne va pas tomber dans l’oreille de sourds. Comme les Charlie, nos jeunes vont sans doute ouvrir leur gueule pour dire qu’ils ont assez de piétiner au seuil d’une société vieillissante. Ils vont prendre la parole pour affirmer leur volonté de créer, inventer, dessiner leurs propres parcours. En d’autres termes, ils vont se mobiliser pour devenir des dessin’acteurs et non plus se contenter de subir les aigreurs des anciens.

Je rêve ?

L’avenir le dira. En tout cas, je crois qu’aujourd’hui encore plus qu’hier, il faut s’accrocher à des rêves qui peuvent faire rire, pleurer et pourquoi pas dans l’élan changer le monde.

De plus, si en hommage aux Charlie, chacun de nous devient un dessin’acteur en s’engageant dans ses excellences, ce rêve deviendra rapidement une douce réalité.

Futur’heureusment vôtre

Anne-Caroline Paucot

Les dernières lettres du futur