Frank Escoubes, le fondateur d’Imagination for people et chairman de Bluenove, écrit dans le Huffingston Post :

Le premier nid à poussière de l’entrepreneuriat est l’indépassable « Business Plan », sésame de tout démarrage d’entreprise. Ce nectar d’intelligence modélise la vie des affaires à grand renfort de spéculations prospectives et de tableurs à triple entrée. Un pensum qui a tout d’un document marketing autopromotionnel, censé expliquer au monde que le monde est pur et parfait, que le marché adéquatement vierge nous attend tout tranquille, que la concurrence a bêtement oublié de s’y intéresser, et que tous les efforts seront dorénavant orientés jour et nuit vers un seul point limite : le développement d’une offre forcément et singulièrement unique qui fera table rase de la vile compétition et dont on parlera le soir dans les chaumières.

Et pourtant, le roi est nu. Désespérément nu. En vingt ans de carrière, je n’ai jamais vu un seul business plan se réaliser véritablement. Pire encore, dans 90 % des cas, ce que j’ai vu se réaliser, c’est l’inverse même de l’idée d’un business plan : le développement d’affaires par pur opportunisme, consistant à saisir assidument les occasions commerciales quand elles se présentent.

Si j’accorde beaucoup de crédit aux réflexions de Franck, elles deviennent encore plus justes lorsqu’on s’égare soi-même dans les méandres de l’élaboration d’un business plan.

Les fidèles lecteurs de la lettre l’ont compris : en ce moment, je cherche à développer les Editions Propulseurs. Cette semaine, un proche m’a recommandé un expert du développement en me précisant qu’il a un carnet d’adresses long comme un jour sans amour. Le gaillard, un sciences-po-grande école de commerce-master 30 plus, est, à l’entendre, tous les soirs dans le lit des financiers de la place. Comme je ne m’encombre pas de considérations morales, je décide de le rencontrer.

J’accueille donc un quinqua motard avec pull beige en cachemire et Richelieu aux pieds. Et faute de goût, qui aurait dû me mettre la puce à l’oreille, des chaussettes de tennis !

Je lui raconte mon aventure futuriste et littéraire. Après avoir hoché longuement de la tête, il qualifie mon petit business de :
— Innovant, subtil, décalé et… vrombissant.

Mon ego pétarade. Développer un business vrombissant, il y a de quoi !

L’homme se dit « efficace ». Il me propose donc d’élaborer sans attendre mon business plan. Il faut que je liste « mes produits ».

Je commence par le Dico des métiers de demain Je lui présente le livre, les conférences et les ateliers qui en découlent. Il conclut par :
— Donc, on va estimer, en fourchette basse, que l’on va vendre 15 ateliers, 12 conférences, 3000 ouvrages. Cela va donc faire X euros.
— Fourchette basse ! dis-je impressionné par le chiffre.
— Oui, la Gestion prévisionnelle des emplois a ses limites. Les entreprises sont dans l’impasse. Elles savent qu’elles doivent réfléchir autrement aux métiers de demain.

Je le regarde étonnée qu’il me renvoie avec tant d’aplomb l’argument fourni quelques secondes plus tôt. Pour autant, je doute de ses chiffres. L’expérience m’a fait constater que plus l’incitation au changement exercée sur un manager est forte, plus solides sont les mécanismes de résistance. Pour les déverrouiller, il faut de la confiance et de la subtilité, une affaire qui demande du temps.

J’évoque ensuite Lueurs des possibles, le livre sur la ville de demain. L’artiste du chiffre sort sa calculette :
— Sur les 33 000 communes, on peut estimer qu’une sur 1000 va acheter le livre pour l’offrir à ses collaborateurs et une sur 2000 va accompagner ce cadeau d’un atelier et d’une conférence.

Je peux donc annoncer aux deux habitants de Majastres (Alpes-de-Haute-Provence) et aux six de Caubous (Haute-Garonne) qu’ils ont contribué à l’élaboration de mon business plan.

On passe à Du côté de chez soi, le livre sur la ville de demain :
— Cela va plaire à Bouygues. Ils ont les moyens.
Et voilà que le roi du béton m’a commandé 1000 exemplaires personnalisés !

Amusée, j’ajoute :
— Peut-être que Leroy Merlin va être intéressé. Ils se sont donnés comme ambition « d’aider chaque habitant à rêver sa maison et la réaliser »

Il griffonne des chiffres. J’en conclus que le vendeur de mon magasin préféré va recevoir ce superbe cadeau pour Noël. Si je la vois en train de le lire, je l’embrasse.

On passe sur À fond la forme, le livre sur la santé demain qui ne semble pas une affaire rentable. En revanche, le feuilleton sur le travail en 2030, le met en joie :
— Arte va adorer ! C’est parfait pour leur émission sur le futur.
Il se déchaîne sur son crayon, pose un chiffre, rature, l’augmente.

D’autres choses ? demande mon interlocuteur en agitant frénétiquement ses Richelieusur le sol.

Je précise que les Propulseurs conçoivent des événements participatifs pour aider les entreprises à se projeter dans le futur. Notre spécificité est de pouvoir faire travailler 100, 200 ? 300 personnes.
— Les anniversaires ! s’exclame mon homme. Il faut proposer le dispositif à toutes les entreprises qui veulent fêter un anniversaire symbolique. Cela va faire un tabac.

J’aimerais en être convaincue. Manque de chance, seuls les managers qui prennent le risque de faire réfléchir et inventer leurs collaborateurs s’engagent dans cette voie. Cela réduit donc considérablement le champ de manœuvre.

À ce moment-là, on a donc un chiffre d’affaires pour les Editions Propulseurs qui m’impressionne.

J’imagine quelques secondes ce que je ferais avec tout cet argent. Peut-être en priorité, inviter dans un lieu agréable des codeurs, libraires, écrivains, agités du ciboulot pour développer des Fablivres (une machine installée dans les librairies et bibliothèques qui imprimerait des livres à la demande). Je pense qu’il y a urgence à remettre de la bibliodiversité dans l’édition et trouver un modèle économique pour le livre qui ne se base pas sur la mise au pilon d’une partie de la production.

Je reviens vite sur terre en lui disant :
— Ces chiffres, c’est juste de la fiction ! À quoi cela sert ?
— À convaincre des financiers. Les financiers sont des financiers. Ils ont besoin de chiffres pour rêver. S’ils ne rêvent pas, ils ne mettent pas la main au porte-monnaie.

Devant une telle argumentation, je reste sans voix. Je lui propose d’aller chercher des cafés.

Quand je reviens, je lui demande :
— Vous avez déjà vu la vidéo sur la partie de basket ?
Je lui montre et lui demande de compter le nombre de passes.

(Faites de même pour comprendre la suite).

— Si je comprends bien, un business plan, c’est un artifice pour cacher l’ours ?

Deux minutes plus tard, l’homme était parti.

Futur’Hereusement vôtre !

Anne-Caroline Paucot