DEPENDANCE A L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

Quel film vais-je regarder ? Quelle musique vais-je écouter ? Pas besoin de chercher, l’IA propose les films et les musiques en adéquation avec vos goûts. Où vais-je partir en vacances ? Demandez à l’IA. En fonction de votre passé, elle va vous organiser les vacances idéales. Quel cadeau vais-je faire à mes proches ? L’IA va balayer leurs données personnelles et vous indiquer le cadeau qui fera plaisir à 98,9 %. Quelles connaissances dois-je acquérir pour avoir un boulot ? Et hop, l’IA vous dresse la liste. Qui aimer pour être heureux ? En un clic, vous rencontrez le profil 97,03 % compatible.

Si certains craignent l’arrivée d’une intelligence artificielle hostile qui tuerait l’humanité, un autre risque se profile : notre dépendance aux intelligences artificielles.

Les machines ont dans un premier temps aidé les humains à accomplir des travaux physiques. Elles vont maintenant prendre de plus en plus en charge les tâches effectuées par notre esprit.

Si par paresse et facilité, nous déléguons notre activité cérébrale à des machines, notre cerveau ne sera plus entraîné à réfléchir. Il va perdre de sa souplesse et se scléroser. Outre l’augmentation d’une solide bêtise bien naturelle, nous allons souffrir de nombreuses pathologies.

À cause de cette dépendance, nous cesserons de nous poser des questions. Nous nous habituerons alors à ce que les choix soient faits à notre place, au point même de ne plus nous en rendre compte. Les dérives sociétales risquent alors d’être nombreuses vu que, déjà aujourd’hui, les machines intelligentes prennent des décisions problématiques lors de demandes de prêts bancaires, de diagnostics médicaux et même du repérage de potentiels criminels.

Pour remédier à cette dépendance, on pourrait imaginer le test VISIA ou vie sans intelligence artificielle. Dans REEDUCATION TESTEE, vous allez découvrir les méthodes pour retrouver une vie d’individu autonome et pensant sans ajout technologique.

Et si demain, on devait passer des tests de vie sans intelligence artificielle !

À cause de son score déplorable au test de vie sans intelligence artificielle, Arno a pris rendez-vous avec Hong Mei. Ce géant tatoué lui propose un programme de rééducation un peu trop réel.

« Dans moins de dix ans, il y aura une symbiose heureuse et talentueuse entre l’homme et l’intelligence artificielle. » En entendant la déclaration du PDG de Googbook, Arno Jefferson regrette être venu au monde trop tôt. Aujourd’hui, on demande encore à l’homme d’être capable de se débrouiller sans intelligence artificielle. L’affaire n’est pas gagnée pour lui. Il vient d’échouer lamentablement au test VISIA ou Vie sans intelligence artificielle. Du coup, il va être obligé de prendre des cours de rééducation.

— Et bien jeune homme, avec 42 au VISIA, votre niveau de dépendance à l’intelligence artificielle est supérieur à 97 %, dit Hong Mei, un géant aux bras tatoués. À ce niveau, vous devez la consulter pour savoir que lorsque vous pissez contre le vent, vous allez mouiller votre chemise… Monsieur Jefferson, ne faites pas cette tête. Je plaisante.

Arno n’apprécie pas du tout l’humour du spécialiste de la vie sans IA. Il baisse la tête pour cacher son dédain et en profite pour lire une citation tatouée sur sa main : « L’intelligence artificielle ne comprend pas, elle prend les cons ! »

— Pour quelles raisons voulez-vous passer le VISIA ? Vous souhaitez rencontrer l’âme sœur, trouver un nouveau boulot, voyager dans des contrées non couvertes par les IA, vous soigner avec des médecines parallèles, faire un stage de déconnexion ?… De plus en plus d’organismes exigent que les hommes et les femmes ne soient pas des simples prolongements de chair et d’os des algorithmes.

— C’est pour m’inscrire sur une plateforme de rencontres professionnelles et amoureuses, maugrée Arno.

Arno est aussi venu au monde trop tard. Hier, on n’avait pas besoin de faire un test d’autonomie pour trouver du boulot ou rencontrer une compagne.

— 42 ? Voyons, pourquoi avez-vous eu un score aussi bas ? reprend Hong Mei. Pas très brillant, votre trajet en métro !

Arno en est conscient. Il regrette même d’avoir refusé la proposition de sa grand-mère de lui apprendre à prendre le métro en utilisant un plan.

— Je… Je… Je ne suis pas Madame de Sévigné, alors je rate mes correspondances, répond Arno.

— Monsieur Jefferson, c’est un entretien sans IA, dit Hong Mei. Merci, de débrancher votre coIAch… Les lettres de Madame de Sévigné, la correspondance, cela ne trompe pas. C’est de l’humour IA… Vos deux heures de retard sont imputables au choix des vêtements. Vous avez hésité pendant des plombes sur la chemise et le pantalon à mettre… C’est benêt. Aujourd’hui, l’habit ne fait vraiment plus le moine… Et pas trop réactif notre Arno ? Lorsque votre boss vous a convoqué, il a eu l’impression d’avoir un crapaud à grande bouche en face de lui. Vous ouvriez la bouche… et rien.

— J’étais tendu à cause de mon retard, bougonne Arno.

Même si c’est vrai, c’est surtout le silence de son coIAch qui l’a déstabilisé. Il été aussi perdu que lorsque, à l’âge de 7 ans, sa mère a délégué son éducation à cette machine.

— Monsieur Jefferson, ne vous inquiétez pas, nous avons un programme qui vous permettra d’obtenir rapidement votre VISIA. Pour la première journée, vous aurez une récitation à apprendre.

— Une récitation ? s’étonne Arno.

— C’est un poème ou une histoire que vous apprenez par cœur et vous récitez. Bien entendu, votre implant mémoire sera bien déconnecté.

— Sans implant ! Ce n’est pas possible.

Hong Mei lui envoie un sourire aussi rassurant que sincère. Quand il a commencé ce job, il n’aurait jamais imaginé qu’hier des enfants de six ans réussissaient cet exploit.

— Après, vous allez passer quelques jours dans une pièce où il y aura des milliers de disques et de livres. Regardez, dit Hong Mei en se connectant à une bibliothèque. Ce sera le grand plongeon dans le passé. Vous allez découvrir un univers que ceux de moins de 40 ans ne peuvent pas connaître.

— Comment vais-je choisir ceux qui j’aime ?

— Vous tâtonnerez. Vous prendrez un livre, un disque. Vous le reposerez. Vous vous fierez à vos goûts, à votre sensibilité…

— Je vais me perdre, grommelle Arno.

— Vous allez surtout trouver le chemin qui vous est propre.

Arno soupire. Il n’a que faire de découvrir son propre chemin. Les sentiers balisés par les IA lui conviennent très bien. Au moins, ses oreilles ne sont pas écorchées par des musiques qu’il n’aime pas. Bien sûr, il écoute toujours la même chose. Quelle importance, vu que c’est ce qu’il aime !

— Je ne comprends pas pourquoi vous voulez m’infliger cette torture, demande Arno. Il doit avoir des méthodes plus douces pour passer le VISIA.

— Votre fainéantise vous pousse à consommer les musiques, les séries, les écrits que votre coIAch vous met sous la dent… En perdant votre esprit critique, vous êtes devenu boulimique. Il faut retrouver une hygiène intellectuelle.

Arno commence à de moins en moins apprécier le Robocop aux bras tatoués. Pour une fois, il n’aurait pas du écouter son coIAch qui l’a mis dans les pattes de ce bobo de la déconnexion. Pourtant, son IA sait bien qu’il déteste tous ces branchés qui roulent des mécaniques en se débranchant.

— Ensuite, nous passerons à l’étape discussion. Quand vous rentrerez en contact, il n’y aura pas de reconnaissance faciale, donc d’informations sur votre interlocuteur.

— Comme je vais savoir sur quel sujet je peux discuter ?

— Vous poserez des questions. Au début, c’est compliqué, mais on s’habitue vite.

Vous vous appelez comment ? Que faites-vous dans la vie ? Vous êtes célibataire ? Vous avez des enfants ? Arno, imagine la série de questions stupides qu’il devra poser lorsqu’il croisera une potentielle âme sœur.

— Est-ce bien utile de perdre son temps avec cet inutile ? demande-t-il.

— Vous allez perdre du temps pour gagner en qualité et en intensité. Sans assistance de l’IA, vous allez sans doute entrer en contact avec des personnes qui ne sont pas d’accord avec vous. Vous verrez, c’est vraiment intéressant.

Arno secoue la tête. Les scientifiques travaillent depuis des années pour améliorer les IA et voilà qu’un gros lourdaud tatoué laisse entendre qu’elles sclérosent l’esprit. Il n’en faut pas plus pour qu’Arno abandonne l’idée de passer le test VISIA. Il n’écoute même plus Hong Mei lui présenter l’étape suivante : l’organisation d’un voyage en se basant sur la lecture des commentaires des voyageurs !

— En prime, votre affaire va me coûter un bras… non tatoué ! s’exclame-t-il.

— Erreur. Si vous suivez le programme complet, vous n’aurez rien à débourser. L’État finance votre remise en autonomie. En revanche, si vous arrêtez en cours de route, la douloureuse sera salée.

Arno hésite. S’il faut vraiment qu’il obtienne ce test VISIA, jamais il ne va réussir ce parcours du combattant. Après un long silence, Hong Mei toussote et dit :

— Je peux aussi vous proposer une IA blanche totalement indécelable qui vous aidera à réussir le test. Vu votre niveau de dépendance à l’IA, cela peut-être plus rentable.

Arno sourit. « Heureux ceux qui se jouent de toutes les intelligences ! » Il vient de comprendre le sens de cette autre citation tatouée sur le bras du géant.

[1] Fantomour : partenaire amoureux fictif. Il vous téléphone, vous envoie des messages enflammés, des photos suggestives. Confére le Dico du futur de l’amour.

[2] Watson : Ordinateur star d’IBM