DEUX SOLUTIONS EN UNE

La planète va mal. On avance à grands pas vers un monde de plus en plus chaud. Ce réchauffement va avoir des conséquences dramatiques pour, tout d’abord, les populations les plus fragiles du globe et, à terme, pour l’ensemble de l’humanité.

Pour limiter les dégâts, il faut diminuer la consommation énergétique liée aux déplacements et en particulier celle effectuée par les voitures.

En 2007, le gouvernement de Tony Blair s’est attaqué au problème avec un projet intitulé la carte carbone. L’idée était d’attribuer à chaque individu un quota de droits d’émissions de CO2. Ce quota couvrait les achats d’énergie primaire (l’électricité, le gaz et le fioul pour la maison), les pleins d’essence et les billets d’avion. Dans ce dispositif, la quantité de droits d’émissions diminuait d’année en année afin de respecter les engagements climatiques du pays. Les quotas individuels devenaient donc de plus en plus petits.

Si cette politique n’a pas été mise en œuvre à cause de la crise financière de 2008, c’est une piste pour gouverner dans un monde aux ressources finies. Même si elles sont souvent mal acceptées, les politiques de rationnement garantissent le partage. Elles s’opposent au marché qui distribue les biens rares de manière inégalitaire.

On est donc en droit de penser que cette idée sera reprise un jour. On assistera peut-être alors à des trocs de bons de transport et on appliquera des sanctions pour ceux qui dépassent leurs quotas.

Outre le réchauffement climatique, les gouvernements vont être confrontés au vieillissement de la population. Les plus de 65 ans devraient représenter près de 17 % des habitants de la planète d’ici 2050 contre 8,5 % actuellement.

Face à ces deux problèmes, des ministères décloisonnés imagineront peut-être des dispositifs de « silver écologie ». Ils contribueront en même temps à la diminution d’émission de CO2 et au soutien des personnes âgées.

DIMANCHE EN PENTE ZÉBRÉE prend de l’avance en envisageant ce futur.

Et si demain des quotas énergétiques limitaient nos déplacements ?

Charlie a explosé son quota transport. Pour récupérer des bons, il doit passer plusieurs dimanches avec Delphine, une ancienne. Le jeune homme découvre qu’il ne faut pas prendre les vieux pour des zèbres sans rayures.

— Bonjour, Madame. Je suis content de vous rencontrer. J’aime bien les vieux, dit Charlie.

— Ça tombe bien, car moi j’aime bien les zèbres, réplique Delphine.

Charlie déplie son long corps et fronce les sourcils. Ce n’est pas son jour de chance. Pour la récupération de ses points transport, il est tombé sur une vieille qui a le cerveau grillé.

— Ma grand-mère aime aussi les zèbres, dit Charlie. Elle pense que les hommes sans culture sont comme les zèbres sans rayures… Zèbres sans rayures… Vous voyez ?

— Jeune Charlie, sais-tu que les zébrures des zèbres ont un effet thermorégulateur, répond Delphine. Comme les bandes noires et les blanches ne reçoivent pas la chaleur de la même façon, cela crée un courant d’air. Cette climatisation naturelle permet au zèbre de brouter de longues heures en plein soleil… Au fait, pourquoi aimes-tu les vieux ?

Charlie soupire. La vieille radotait tranquille et voilà qu’elle pose la question qui tue. Il ne va tout de même pas lui dire qu’il apprécie les vieux parce qu’ils ressemblent plus à des vaches qu’à des zèbres. Ils passent leurs journées à brouter dans un fauteuil, leur consommation énergétique est faible et ils s’ennuient. Il suffit donc de deux sourires pour les délester de leurs bons de transport.

— J’aime les vieux parce qu’ils ne sont plus jeunes, finit-il par dire.

— Et bien entendu, il faut que vieillesse se passe !

Charlie se pince le nez, se gratte la tête. Ses mouvements trahissent une furieuse envie de s’insurger. Quand ses copains font des stages pour récupérer leurs points, ils tombent toujours sur des vieux qui roupillent et, au pire, regrettent le bon vieux temps.

— Non, non, pas du tout… J’aime… J’aime… J’aime bien les vieux parce qu’on est tous le vieux d’un jeune et le jeune d’un vieux, bafouille Charlie.

Delphine semble s’amuser des troubles du jeune homme.

— Donc, résumons. Le gouvernement a deux problèmes sur les bras. Le premier est le vieillissement de la population. Le deuxième, c’est la nécessité de limiter la consommation énergétique. Nos technocrates étant des petits malins, ils veulent régler les deux problèmes en même temps. Ils secouent le cocotier des solutions et trouvent un concept, la « silver énergie ». Résultat, comme tu as fait exploser ton quota énergétique, tu dois m’accompagner pendant trois dimanches pour remettre le compteur à zéro.

— Les quotas énergétiques, c’est l’enfer pour un jeune. On bouge le petit doigt et hop, on perd des points.

— On dira plutôt que tu as la bougeotte. Je vois sur ton compteur d’énergie que la semaine dernière, tu as été trois fois à Saint-Quentin-en-Yvelines dont deux en voiture !

— Saint-Quentin-en-Yvelines, c’est la banlieue, dit Charlie. Avant, des milliers de personnes y travaillaient tous les jours.

— Tu penses sans doute que c’était le bon temps. Interroge ta grand-mère. Elle te dira combien hier on se plaignait de perdre du temps dans les transports.

— Oui, oui… Mais les jeunes ne peuvent pas s’en sortir avec les quotas de transport. On travaille à distance, mais il faut bien qu’on rencontre nos collègues et nos patrons. Il ne nous reste plus rien pour nous. Nous sommes des hamsters qui tournent en rond dans leur cage. Nous sommes une génération empêchée de bouger, de voyager, de vivre. À cause des dégâts que vous avez faits à la planète, nous sommes condamnés à l’immobilisme.

Delphine claque des doigts. Des zèbres s’affichent sur les murs de son salon. Un journaliste explique que le zèbre est le seul équidé que l’homme ne peut apprivoiser.

— Mais, Madame… On discute et vous vous mettez à regarder un reportage, dit Charlie visiblement offusqué. Cela ne se fait pas.

— Jeune homme, ce qui se fait et ne se fait pas, ce n’est plus de mon âge, rétorque Delphine. J’attends juste que tu arrêtes de te lamenter sur ton sort. Aujourd’hui, il y a des quotas énergétiques à respecter pour limiter le réchauffement climatique. C’est comme cela, alors pas besoin d’en discuter des heures durant. En prime, ces quotas ont du bon.

— Là, vous exagérez…

— Pas du tout. Ils obligent à ralentir et à regarder autour de soi. Cette lenteur redonne le temps de vivre. Grâce à eux, nous avons arrêté de courir après notre ombre.

Charlie écarquille les yeux, ouvre la bouche. On lui aurait dit que le soleil avait décidé de ne pas se lever, il serait moins étonné. C’est la première fois qu’il entend quelqu’un lui dire que les quotas peuvent avoir un aspect positif. Et c’est une vieille qui a connu la vie sans quota qui s’y colle.

Delphine laisse Charlie ruminer quelques minutes avant de reprendre la parole :

— Pour les dimanches, j’ai mes habitudes. On ira tout d’abord faire des courses.

— Je, je, je… suis phobique des magasins, répond Charlie. C’est cela, phobique. Dès que je suis dans un magasin, je tombe dans les pommes.

— Jeune homme, un peu d’honnêteté. Dis plutôt que tu t’actives pour qu’on interdise aux vieux d’aller dans les magasins le dimanche. J’ai vu tes faits de guerre sur le Net. Tu as développé une application pour coincer les exosquelettes des séniors qui s’aventurent à faire leurs courses le dimanche.

— Ils peuvent faire leurs courses tous les autres jours de la semaine, bredouille Charlie.

— Ils peuvent aussi choisir ce jour-là pour rencontrer des jeunes et ne pas se contenter d’une vieille vie entre vieux.

Charlie pâlit. Avec la guigne qui le caractérise, on va le photographier au bras d’une vieille un dimanche en train de faire les courses. Sa réputation va en prendre un coup.

— Après, nous irons faire un tour en voiture autonome avec des copines.

— Vous allez griller des bons de transport pour discuter avec des amies ?

— Il faut bien qu’on dépense nos bons ! Tu verras, les aventures des vieilles « augmentées »[1] sont palpitantes. Nous parlons de nos hanches plastiques qui, avec le temps, deviennent molles, de nos implants qui rouillent, de nos capteurs qui fatiguent.

À l’issue de l’entretien, Charlie est tellement déboussolé qu’il part en courant, arrive on ne sait pas pourquoi à Saint-Quentin-en-Yvelines, n’a pas la force de revenir à pied, prend un Uber, explose une fois de plus son quota transport. Pour remettre les compteurs à zéro, il doit passer les dix prochains dimanches avec Delphine.

Comme la vie est imprévisible, Charlie découvre que ce qu’il envisageait comme un cauchemar n’en est pas un.

Le dimanche suivant, Delphine et Charlie ne font ni courses, ni promenade en voiture autonome avec des vieilles augmentées. Ils discutent de la vie, de l’amour et de la mort et autres broutilles qui encombrent nos existences.

Le dimanche suivant la fin de la peine de Charlie, Delphine ouvre la porte et voit le jeune homme qui lui dit :

— Bonjour, Madame, je suis content de vous rencontrer. J’aime bien les vieux.

— Ça tombe bien, moi j’aime bien les zèbres.

Ce dialogue absurde les fait éclater de rire. Depuis, il ne passe pas une semaine sans que Delphine trouve Charlie devant sa porte. Quand il repart, elle n’oublie jamais de lui glisser des bons de transport dans la poche.