TECHNOS, ROBOTS, BOULOTS… OU PAS ?

Les algorithmes et intelligences artificielles vont-ils tuer l’emploi ?

Les signes annonciateurs de ce crime sont nombreux. Les employés japonais d’une société d’assurance-vie sont remplacés par un robot pour les évaluations des paiements. La voiture autonome risque de mettre sur le carreau les moniteurs d’auto-école, les ambulanciers, les chauffeurs de taxi ou routiers. La dextérité des chirurgiens est dépassée par celle de bras télémanipulateurs.

Les emplois les plus menacés sont ceux qui consistent à faire des actions automatisables comme les caissières ou les caristes. Ce sont aussi   ceux qui servent d’interface entre une source d’information et une action à exécuter. C’est le médecin qui interprète des électrocardiogrammes au banquier qui doit évaluer la fiabilité des emprunteurs.

La question suivante est donc : « Est-ce que les machines vont tuer le travail ou vont-elles créer de nouveaux métiers ? » Le principe de « destruction créatrice » mis au point en 1942 par l’économiste austro-hongrois Joseph Schumpeter en 1942 se veut rassurant. Il stipule que chaque innovation importante en entraîne nécessairement une série d’autres qui adaptent nos modes de fonctionnement et de production aux nouvelles donnes. Dans ce cycle, les destructions d’emplois sont toujours accompagnées de créations encore plus importantes. Il y a donc une compensation entre les destructions des vieux métiers et l’émergence de nouveaux postes plus qualifiés.

Est-ce que ce principe va continuer à s’appliquer ? Certains pensent que oui en arguant du fait que les pays qui ont le plus de robots (le Japon, la Corée, l’Allemagne et la Suède) sont aussi ceux qui ont le moins de chômage chez eux. D’autres considèrent que cette théorie n’est plus pertinente. Ils tirent la sonnette d’alarme et considèrent qu’il y a urgence à mettre en place un revenu de base qui pourrait pallier au manque d’emploi.

Si le remplacement progressif des humains par des machines est en marche, il peut être très déstabilisant. C’est le cas dans L’ENTRETIEN QUI PROPULSE, avec un recruteur aussi ludique que machinal.

Et si demain, les recruteurs étaient des intelligences artificielles ?

Yam Yende est candidat à un poste de dysboteur. Francine Mular va lui poser dix questions. S’il répond correctement, une fusée va faire décoller son avenir professionnel.

— Oh, c’est divin ! s’exclame Yam Yende.

Sans doute, parce qu’il est peu fréquent qu’un candidat démarre ainsi son entretien d’embauche, la remarque fait sourire Francine Mular. Elle est néanmoins justifiée. Un enchevêtrement de plantes, des meubles design et la beauté rayonnante de Francine donnent l’impression à Yam d’arriver au paradis.

— Bonjour, Monsieur Yende. Je suis enchantée de vous rencontrer. Vous êtes intéressé par le poste de dysboteur, dit Francine Mular. Connaissez-vous le métier ?

— Le dysboteur a pour mission d’identifier les travaux effectués par des humains qui peuvent être confiés à un robot, répond Yam.

Yam connaît intimement ce métier. C’est à cause d’un dysboteur qu’il a perdu son dernier job de vendeur. Après avoir observé la manière dont il travaillait, il a déclaré qu’un robot répondrait mieux aux mails et téléphones que lui. Il serait aussi plus performant dans le contact et la relance des clients, l’organisation et l’animation de réunions. On lui a demandé de superviser la formation de son remplaçant robotique pendant quelques mois avant d’être remercié.

— Nous allons effectuer une interview propulsante, dit Francine en montrant une fusée jouet posée sur une table basse. Vous répondez à dix questions. Si les réponses me satisfont, un étage de la fusée s’allume. Quand tous sont allumés, la fusée décolle et votre avenir professionnel fait de même.

Yam secoue la tête. Même si son articoach[1] l’a préparé à l’exercice, cela l’agace. Avec l’arrivée de la génération des gamers, tous les process de l’entreprise sont transformés en jeux. C’est comme si aujourd’hui le comble du sérieux était de jouer à ne pas l’être.

— Quand je dis, dysboteur, même pas… Quel est le dernier mot ?

— Dysboteur, même pas peur, répond Yam.

La réponse est évidente. La crainte des dysboteurs étant présente à tous les étages de la société, ce slogan s’est répandu comme une traînée de poudre. La répétition de ce mantra semble conjurer le mauvais sort.

— Aimez-vous les robots ? demande Francine.

— Je les apprécie, dit Yam. Ils sont plus fiables que les humains. Ils ne sont jamais fatigués et perturbés par leurs émotions. Ils ont la sagesse de ne jamais dépasser leurs limites.

Yam est concentré sur son facies. Il veut éviter les mouvements imperceptibles qui, repérés par les analyseurs faciaux, le trahiraient. En réalité, depuis qu’il a perdu son travail, Yam est devenu robophobe. En passant à côté de mignons petits robots humanoïdes, il a du mal à se retenir du coup de pied qui les enverrait au diable.

— Quelles sont pour vous les limites de la robotisation ? demande Francine après avoir allumé le deuxième étage de la fusée.

— La première révolution industrielle a été fondée sur l’automatisation des muscles humains et animaux. La deuxième s’est forgée sur l’automatisation des cerveaux. Les limites de la robotisation correspondent donc aux limites de l’intelligence humaine, répond-il avec l’assurance de l’élève qui a bien appris sa leçon.

Yam a un léger soupir de soulagement quand il voit l’étage s’allumer. La réponse était risquée. La recruteuse aurait pu être créabotioniste. Ces fanatiques des robots et de l’intelligence artificielle veulent être des Dieux qui créent des machines plus intelligentes que les hommes.

— Les robots ont-ils une âme ?

Yam dévisage la métisse qui l’interroge pour essayer de discerner son origine. Son coach lui a expliqué que si le recruteur est japonais, il faut répondre oui. Pour eux, l’affaire ne discute pas : tous les robots ont une âme.

— À cause de l’obsolescence programmée, les robots finissent tous par rendre l’âme, dit-il.

La recruteuse semble hésiter à accepter son pas de côté. Elle le regarde avec insistance avant de lui envoyer un large sourire et d’allumer un nouvel étage de la fusée.

— Les robots sont-ils des tueurs d’emplois ? demande ensuite la recruteuse.

— Plus la robotisation est avancée dans un pays, moins il y a de chômage. C’est le cas depuis des années en Allemagne, en Corée du Sud, en Suède, dit Yam[*].

Yam est content d’avoir pris le temps de relire les arguments des technos réjouis qui considèrent que les robots créent plus d’emplois qu’ils n’en détruisent.

— Que direz-vous aux dizaines de millions de petites mains en Asie et en Afrique qui sont privés de leur maigre source de revenus à cause d’un robot de couture ?

Yam serre les lèvres. La recruteuse l’amène maintenant sur le terrain glissant des personnes qui ne sont pas uniquement sans emploi, mais inemployable. Comme avec la déferlante des robots, d’imprimantes 3D et d’intelligence artificielle, la production locale est redevenue moins chère que la production locale, ils ont été mis sur la touche.

— Je leur dirais que les robots évitent les transports qui polluent et détruisent la planète, bafouille-t-il. Ils comprendraient alors qu’il faut faire passer l’intérêt collectif avant leurs intérêts personnels.

*Articoach : Coach artificiel.

Vous voulez avoir mention très bien au bac, perdre 10 kilos, devenir milliardaire… Vous confiez votre souhait à votre ariticoach et il vous trouve la meilleure solution. Quand pourra-t-on avoir un articoach dans sa poche ? Un jour peut-être. La technologie va dans ce sens. Avant de l’adopter, demandez-vous si vous voulez vraiment remplacer le bel éphèbe au sourire body-buildé qui vous sert de coach sportif par un édulcorant virtuel.

 

Le coach lui a appris cette technique qu’il nomme « solublème ». Le principe est de montrer que chaque solution crée et résout un problème. Il a donc toujours un aspect positif au malheur d’une catégorie de personnes.

Yam est tendu. Sa réponse politiquement pas très correcte, va-t-elle passer ?… Gagné ! Un nouvel étage s’allume. La tension monte.

— Les robots ont-ils un sexe ? demande Francine Mular.

Yam a un léger sourire. Son coach l’a aussi préparé à cette question en l’alertant sur la reproduction des stéréotypes de genre dans la robotique. Les robots d’apparence féminine sont destinés à des postes considérés comme étant de catégorie inférieure, hôtesse d’accueil par exemple, tandis que ceux d’apparence masculine sont utilisés pour faire autorité, assurer notre sécurité.

— Les robots n’ont pas de sexe. Ils peuvent néanmoins perpétuer des stéréotypes de genre.

Francine a un hochement de tête complice. Un étage s’allume. Yam est en train de faire un décollage parfait.

— Quel robot est le plus fort ?

Yam se décompose. Chez lui, cela commence à être la guerre du robot. Quand il ordonne à son robot de monter le volume de la musique, sa femme demande au sien de mettre moins fort. Chacun veut être le maître.

Francine le regarde. Elle a lancé le compte à rebours. Il sera éliminé s’il ne répond pas dans 30… 15… secondes.
Il a une lueur en pensant au paradoxe de Moravec qui affirme : « ce qui est compliqué pour les humains est facile pour les robots. Ce qui est simple pour les humains se révèle très difficile à apprendre pour une machine. » Ces foutus robots peuvent gagner une partie de Go, mais ils vont ramer pour réussir à cueillir une framboise sans l’écraser !
7… 2… secondes

— Le plus fort sera celui qui saura faire les milliards de choses ce que l’homme sait faire sans y penser.

Yam voit un nouvel étage s’allumer. Encore deux questions et il va décoller pour atterrir dans un nouvel univers professionnel.

— Citez un métier que le dysboteur ne va pas remplacer ?

Yam n’a que l’embarras du choix. Puéricultrice. Les robots ne peuvent pas remplacer les métiers basés sur l’échange humain. Sauveteur. Les missions de ces professionnels étant à chaque fois différentes, elles ne peuvent être automatisées. Et pourquoi pas artisan-céramiste. Le fait par la main de l’homme est de plus en plus recherché. On met le prix pour avoir de l’imperfection, de l’imprévisible, de l’unique.

— Archéologue !

— Archéologue ! répète Francine visiblement étonnée par la réponse.

— Oui, un robot pourrait venir ramasser et identifier des vieux cailloux mieux qu’un homme. Mais, vu le peu de rentabilité du secteur, c’est peu probable.

— Ce n’est pas faux, dit Francine en allumant l’avant-dernier étage de la fusée.

— Encore gagné. Dixième et dernière question.

— Est-ce qu’un dysboteur pourrait remplacer une recruteuse de dysboteur ?

— Yam a un visage tendu. Son coach l’a incité à réfléchir sur le dysboteur qui dysbote le dysboteur. Heureusement, sa recruteuse belle et humaine est à mille lieues de cette automatisation en chaîne.

— Aucun humain ne sera jamais assez perfide pour dysboter une charmante recruteuse de dysboteurs, finit-il par dire en accompagnant sa réponse d’un clin d’œil et du sourire du gagnant.

Francine lui renvoie un clin d’œil et un sourire complice avant de s’estomper et de disparaître. La fusée et le décor paradisiaque font de même. Yam se retrouve dans une pièce aussi vivante qu’un funérarium.

Dans ce vide, il comprend que son avenir professionnel ne va pas décoller. Ses sens l’ont trahi. Il n’était pas au paradis, mais dans un univers virtuel. Francine était un édulcorant éphémère d’humain. Il va donc devoir continuer à se consumer aux flammes de l’enfer de la recherche d’emploi.

 

 

Le pays avec la plus forte densité robotique est la Corée, avec 631 robots pour 10 000 ouvriers. Le taux de chômage est 3,9 %. L’Allemagne, extrêmement robotisée, a un taux de chômage inférieur au notre