MATCH VIRTUALITE-REALITE

HISTOIRES DRONES

Un drone (en anglais, faux bourdon) est un aéronef sans pilote à bord. Les premiers drones datent de la Première Guerre mondiale. En 1916, l’Aerial Target, un avion commandé à distance sert de cible volante pour former les apprentis pilotes au tir.
Les drones militaires connaissent un développement lors de la guerre de Corée, puis du Vietnam. Ils ont pour mission la surveillance en territoire ennemi et le largage de tracts. Dans les années quatre-vingt-dix, c’est l’arrivée des drones armés. Ils surveillent une cible à distance et l’attaquent à l’aide d’armes embarquées.
Au-delà de ces applications guerrières, le drone est progressivement utilisé par divers professionnels. Ils aident les gestionnaires d’infrastructures comme SNCF Réseau à programmer les opérations de maintenance, les agriculteurs à surveiller leurs champs et leurs animaux, les pompiers à mieux maîtriser un incendie, les sauveteurs à repérer des personnes disparues…
L’étape suivante est l’utilisation des drones pour le transport de marchandises. Les drones devraient servir à transporter des médicaments et du matériel de première urgence dans des zones éloignées, apporter un défibrillateur, livrer une pizza, ou des arbres. Inventés par Lauren Fletcher, ancien ingénieur de la NASA, des drones planteurs de graines vont sauver les mangroves en permettant de planter 100 000 arbres par jour.
Les publicitaires et les artistes lorgnent sur le drone et rivalisent d’imagination : Lego imagine un drone qui fait pleuvoir des bonbons sur les enfants. Pour le Super Bowl, Intel fait danser 300 drones dans le ciel. Pepsi crée un drone qui aide à retrouver ses amis dans un festival.
Le drone va aussi bientôt embarquer des passagers. À Dubaï, l’Émirat a mis en service l’EHang 184, un drone-taxi. Avec Pop.Up, Airbus fusionne une voiture et un drone. Selon les spécialistes, la médecine d’urgence du futur intégrera certainement des drones-ambulances.
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Vu les évolutions, on peut imaginer qu’on aura demain son drone personnel arrimé à sa maison. Comme dans MATCH VIRTUALITÉ-RÉALITÉ, on y embarquera pour assister à des spectacles de plein air.

Et si demain des drones-bulles s’assemblaient pour constituer des gradins flottants pour les spectacles ?

Chuck et Billy aiment le foot et le rock, mais différemment. Aujourd’hui, c’est foot à la mode Chuck avec embarquement dans des spectodrones. Billy grince des dents.

– Baby, j’ai une surprise pour toi.

– Un cadeau ! En quel honneur ? demande Billy.

– J’aime tes yeux quand tu reçois un cadeau… Come on baby
Let’s do the twist.

Le loft de Billy et Chuck est équipé d’un paroliseur. Quand les capteurs repèrent des paroles d’une chanson, le morceau est immédiatement diffusé. La pièce est donc envahie par le célèbre et ancestral tube de Chubby Checker. Billy claque des doigts pour interrompre le son avant de demander :

– Tu m’as acheté un nouveau dronachien ! 

Chuck a la particularité de faire des cadeaux qui ne font plaisir qu’à lui-même. Comme son nom l’indique, le dronachien est un drone qui promène le chien. En lui offrant, il s’est débarrassé de la seule corvée familiale qu’il assumait jusqu’alors. Désormais, Pavlov fait sa balade quotidienne en solitaire. Son collier étant connecté au drone, il reçoit des décharges lorsqu’il veut aller échanger avec une donzelle à quatre pattes. Billy a cherché à prendre sa défense. Chuck a répondu : « Ne t’en prends qu’à toi-même. En le nommant Pavlov, tu l’as promis à un avenir conditionné. »

– Baby, je lis déjà le bonheur dans tes yeux. Viens, je t’emmène dans le ruchar… Come on baby… Take me by my little hand.

La musique envahit à nouveau la pièce. Billy effectue un nouveau claquement de doigts pour l’éteindre. Billy et Chuck ont deux passions communes : le foot et le rock. En revanche, ils n’ont pas du tout la même manière de les vivre. Par exemple, Billy déteste ce qu’elle nomme les « détonations » de rock de son compagnon, alors que lui, elles le galvanisent.

– Prend ton sac, on va au ruchar.

Le ruchar est une ruche à drones. Billy et Chuck sont deux anciens radiologues. Tous les deux se remplissaient tranquillement les poches dans leurs cabinets parisiens quand Watson les a obligés à mettre la clé sous la porte. Comme cette intelligence artificielle détectait les tumeurs cancéreuses et autres cochonneries mieux et avant eux, les clients ont déserté leur cabinet.

Les médecins se sont rencontrés à une manifestation de défense des intérêts d’une profession laminée par les évolutions technologiques. Ayant peu d’aptitude aux lamentations, ils ont décidé de monter ensemble une clinikadrone. Ils disposent d’une flotte impressionnante de grands et petits drones. Dans leur ruchar, on trouve tant des drones ambulance, bloc opératoire, cabinet dentaire que des drones équipés de défibrillateurs, bouées de sauvetage, imprimantes de médicaments. Ils viennent d’investir dans des drones de bien-être. Celui qui a le plus de succès est le coach-drone qui suit les coureurs, cyclistes ou nageurs, analyse leurs mouvements et donne des conseils en live.

– Baby, ferme les yeux, je te guide… C’est bon. Tu peux les ouvrir. Qu’est-ce que tu vois ?

– Une bulle en verre avec deux fauteuils… Tu t’es acheté un spectodrone ? demande Billy.

– Pas n’importe lequel, c’est un spectodrone VIP !

Le spectodrone est le nec plus ultra du drone. Lorsqu’on va à un concert, un match sportif ou autre spectacle en plein air, on embarque et vole vers le lieu de la manifestation. Les bulles s’assemblent pour constituer des gradins et couvrir le stade. Conçus pour les Jeux olympiques de 2036, la majorité des grands événements sportifs et culturels adoptent désormais les gradins flottants.

– Prend place à bord, je t’emmène voir le match de foot Shanghai-Duranus. Tu verras, rien ne remplace l’ambiance d’un stade.

– Je… Je ne sais pas, bafouille Billy. La virtualité a ses charmes

Billy manque d’enthousiasme. Elle se réjouissait de regarder le match en virtualité personnalisée. La VP permet de ne plus être un spectateur, mais d’être dans la tête du joueur de son choix. Son environnement étant reconstitué en temps réel, le spectateur voit ce qu’il voit, ressent ce qu’il ressent. Alors qu’elle comptait les minutes avant de faire fusion avec Rodchanghino, elle va se retrouver dans une bulle à le regarder évoluer à distance.

– La virtualité a juste des charmes fantômes. Le réel a toujours une part de vrai que le virtuel n’a pas, dit Chuck en programmant la destination de la bulle.

– Le virtuel est plus essentiel, car il nous aide à devenir ce que nous ne sommes pas encore, reprend Billy.

Après ce bref échange qui synthétise leur divergence chronique, Billy monte dans le spectodrone. Après tout, l’imprévu est toujours une carte qui rend le jeu de la vie plus passionnant.

Le drone est confortable et le voyage rapide. Chuck étant aux anges, il a des propos angéliques :

– Dans cette bulle, on comprend que nos âmes sont des bulles d’air dans des bulles de chair.

– On applaudit le poète, dit Billy. Ta bulle est dans un bouchon, est-ce que tu peux le faire sauter ?

– Un peu de patience. On fait juste la queue pour vérifier que nous avons bien nos billets.

– C’est quoi ce contrôle à l’ancienne ?

– C’est un moyen de rendre l’expérience bien réelle, dit Chuck. Si on n’attend pas, on a l’impression de vivre une pâle aventure virtuelle.

– C’est encore un coup de la Bug théorie ? demande Billy.

La Bug théorie consiste à intégrer des bugs dans des dispositifs technologiques afin que les utilisateurs puissent râler. Selon ses adeptes, l’expression négative libère les angoisses. Elle est très en vogue dans des pays de râleurs chroniques comme la France.

À l’entrée du stade, les bulles s’arriment les unes aux autres. La bulle de Chuck et Billy est au milieu de terrain. Ils ont une vue imprenable du jeu. Billy commence à trouver l’affaire intéressante quand une grande secousse se produit.

– Chuck, au secours, on tombe, crie Billy.

– Ne t’affole pas, les bulles remontent toujours à la surface, répond Chuck. Pour économiser les batteries, nous sommes en mode cerf-volant. Comme il n’y a pas assez de vent aujourd’hui, ils viennent de mettre en marche des brasseurs de ciel.

– BUUUUTTTTTTT !

Chuck se lève, fait d’étranges bonds, pousse des cris de malade ! Bref, il a le comportement du footeux de canapé d’hier.

Billy a alors l’impression que sa dernière heure est arrivée. Au bout de quelques minutes, elle rouvre les yeux. À ce moment-là, la bulle est emportée par une gigantesque ola, puis une deuxième… Et encore une troisième.

Quand le jeu reprend, la bulle se stabilise. Billy découvrant que son cœur bat toujours rouvre de nouveau les yeux quand un bruit sourd la surprend. Elle lève la tête et voit un poulet écrasé sur la surface en verre.

– Chuck, des poulets nous attaquent, bafouille-t-elle. Nous allons mou… 

–Baby, no stress. Ce sont juste des poulets élevés en stratosphère. Comme ils deviennent vite très gros et pondent des millions d’œufs, nombreux élevadrones sont déséquilibrés… Rassure-toi, les organisateurs ont tout prévu. Comme les bulles forment un toit au-dessus de la pelouse, cela ne perturbe pas le jeu.

Alors que son héros Rodchanghino est à quinze mètres d’elle, Billy ne détache pas son regard du poulet qui la fixe droit dans les yeux. Une nouvelle ola le déloge, mais il est remplacé par un poisson.

–Cool, baby, cool, dit Chuck. C’est un poisson-clown. Pour éviter leur disparition suite au réchauffement climatique, on a créé des coraux aériens. Quelques poissons sautent hors du bocal.

L’œil torve du poisson-clown paralyse Billy jusqu’au retour au ruchar. Elle ne sait même pas qui a gagné le match. Ignorant si son héros du ballon rond a mis des buts, elle a l’impression de l’avoir trahi.

– Alors Baby, avoue, c’était un match inoubliable. Rien à voir avec tes édulcorants virtuels. 

– Inoubliable, c’est sûr, dit Billy. Par chance, j’ai encore des pilules qui effacent les mauvais souvenirs.

– Baby, j’espère que tu plaisantes.

– Je pourrais peut-être le faire après avoir vu le match en virtualité personnalisée.

– Je croyais vraiment te faire plaisir, dit Chuck en lui envoyant un regard dépité.

Billy lui répond en chantonnant : One, two, three o’clock, four o’clock, rock… La musique emplit le ruchar. Au fil des notes, cette bulle de plaisir grossit. Avant qu’elle n’éclate, cet instant de réelle virtualité ou de virtuelle réalité leur fait oublier leurs divergences.

DIMANCHE EN PENTE ZEBREE

DEUX SOLUTIONS EN UNE

La planète va mal. On avance à grands pas vers un monde de plus en plus chaud. Ce réchauffement va avoir des conséquences dramatiques pour, tout d’abord, les populations les plus fragiles du globe et, à terme, pour l’ensemble de l’humanité.

Pour limiter les dégâts, il faut diminuer la consommation énergétique liée aux déplacements et en particulier celle effectuée par les voitures.

En 2007, le gouvernement de Tony Blair s’est attaqué au problème avec un projet intitulé la carte carbone. L’idée était d’attribuer à chaque individu un quota de droits d’émissions de CO2. Ce quota couvrait les achats d’énergie primaire (l’électricité, le gaz et le fioul pour la maison), les pleins d’essence et les billets d’avion. Dans ce dispositif, la quantité de droits d’émissions diminuait d’année en année afin de respecter les engagements climatiques du pays. Les quotas individuels devenaient donc de plus en plus petits.

Si cette politique n’a pas été mise en œuvre à cause de la crise financière de 2008, c’est une piste pour gouverner dans un monde aux ressources finies. Même si elles sont souvent mal acceptées, les politiques de rationnement garantissent le partage. Elles s’opposent au marché qui distribue les biens rares de manière inégalitaire.

On est donc en droit de penser que cette idée sera reprise un jour. On assistera peut-être alors à des trocs de bons de transport et on appliquera des sanctions pour ceux qui dépassent leurs quotas.

Outre le réchauffement climatique, les gouvernements vont être confrontés au vieillissement de la population. Les plus de 65 ans devraient représenter près de 17 % des habitants de la planète d’ici 2050 contre 8,5 % actuellement.

Face à ces deux problèmes, des ministères décloisonnés imagineront peut-être des dispositifs de « silver écologie ». Ils contribueront en même temps à la diminution d’émission de CO2 et au soutien des personnes âgées.

DIMANCHE EN PENTE ZÉBRÉE prend de l’avance en envisageant ce futur.

Et si demain des quotas énergétiques limitaient nos déplacements ?

Charlie a explosé son quota transport. Pour récupérer des bons, il doit passer plusieurs dimanches avec Delphine, une ancienne. Le jeune homme découvre qu’il ne faut pas prendre les vieux pour des zèbres sans rayures.

— Bonjour, Madame. Je suis content de vous rencontrer. J’aime bien les vieux, dit Charlie.

— Ça tombe bien, car moi j’aime bien les zèbres, réplique Delphine.

Charlie déplie son long corps et fronce les sourcils. Ce n’est pas son jour de chance. Pour la récupération de ses points transport, il est tombé sur une vieille qui a le cerveau grillé.

— Ma grand-mère aime aussi les zèbres, dit Charlie. Elle pense que les hommes sans culture sont comme les zèbres sans rayures… Zèbres sans rayures… Vous voyez ?

— Jeune Charlie, sais-tu que les zébrures des zèbres ont un effet thermorégulateur, répond Delphine. Comme les bandes noires et les blanches ne reçoivent pas la chaleur de la même façon, cela crée un courant d’air. Cette climatisation naturelle permet au zèbre de brouter de longues heures en plein soleil… Au fait, pourquoi aimes-tu les vieux ?

Charlie soupire. La vieille radotait tranquille et voilà qu’elle pose la question qui tue. Il ne va tout de même pas lui dire qu’il apprécie les vieux parce qu’ils ressemblent plus à des vaches qu’à des zèbres. Ils passent leurs journées à brouter dans un fauteuil, leur consommation énergétique est faible et ils s’ennuient. Il suffit donc de deux sourires pour les délester de leurs bons de transport.

— J’aime les vieux parce qu’ils ne sont plus jeunes, finit-il par dire.

— Et bien entendu, il faut que vieillesse se passe !

Charlie se pince le nez, se gratte la tête. Ses mouvements trahissent une furieuse envie de s’insurger. Quand ses copains font des stages pour récupérer leurs points, ils tombent toujours sur des vieux qui roupillent et, au pire, regrettent le bon vieux temps.

— Non, non, pas du tout… J’aime… J’aime… J’aime bien les vieux parce qu’on est tous le vieux d’un jeune et le jeune d’un vieux, bafouille Charlie.

Delphine semble s’amuser des troubles du jeune homme.

— Donc, résumons. Le gouvernement a deux problèmes sur les bras. Le premier est le vieillissement de la population. Le deuxième, c’est la nécessité de limiter la consommation énergétique. Nos technocrates étant des petits malins, ils veulent régler les deux problèmes en même temps. Ils secouent le cocotier des solutions et trouvent un concept, la « silver énergie ». Résultat, comme tu as fait exploser ton quota énergétique, tu dois m’accompagner pendant trois dimanches pour remettre le compteur à zéro.

— Les quotas énergétiques, c’est l’enfer pour un jeune. On bouge le petit doigt et hop, on perd des points.

— On dira plutôt que tu as la bougeotte. Je vois sur ton compteur d’énergie que la semaine dernière, tu as été trois fois à Saint-Quentin-en-Yvelines dont deux en voiture !

— Saint-Quentin-en-Yvelines, c’est la banlieue, dit Charlie. Avant, des milliers de personnes y travaillaient tous les jours.

— Tu penses sans doute que c’était le bon temps. Interroge ta grand-mère. Elle te dira combien hier on se plaignait de perdre du temps dans les transports.

— Oui, oui… Mais les jeunes ne peuvent pas s’en sortir avec les quotas de transport. On travaille à distance, mais il faut bien qu’on rencontre nos collègues et nos patrons. Il ne nous reste plus rien pour nous. Nous sommes des hamsters qui tournent en rond dans leur cage. Nous sommes une génération empêchée de bouger, de voyager, de vivre. À cause des dégâts que vous avez faits à la planète, nous sommes condamnés à l’immobilisme.

Delphine claque des doigts. Des zèbres s’affichent sur les murs de son salon. Un journaliste explique que le zèbre est le seul équidé que l’homme ne peut apprivoiser.

— Mais, Madame… On discute et vous vous mettez à regarder un reportage, dit Charlie visiblement offusqué. Cela ne se fait pas.

— Jeune homme, ce qui se fait et ne se fait pas, ce n’est plus de mon âge, rétorque Delphine. J’attends juste que tu arrêtes de te lamenter sur ton sort. Aujourd’hui, il y a des quotas énergétiques à respecter pour limiter le réchauffement climatique. C’est comme cela, alors pas besoin d’en discuter des heures durant. En prime, ces quotas ont du bon.

— Là, vous exagérez…

— Pas du tout. Ils obligent à ralentir et à regarder autour de soi. Cette lenteur redonne le temps de vivre. Grâce à eux, nous avons arrêté de courir après notre ombre.

Charlie écarquille les yeux, ouvre la bouche. On lui aurait dit que le soleil avait décidé de ne pas se lever, il serait moins étonné. C’est la première fois qu’il entend quelqu’un lui dire que les quotas peuvent avoir un aspect positif. Et c’est une vieille qui a connu la vie sans quota qui s’y colle.

Delphine laisse Charlie ruminer quelques minutes avant de reprendre la parole :

— Pour les dimanches, j’ai mes habitudes. On ira tout d’abord faire des courses.

— Je, je, je… suis phobique des magasins, répond Charlie. C’est cela, phobique. Dès que je suis dans un magasin, je tombe dans les pommes.

— Jeune homme, un peu d’honnêteté. Dis plutôt que tu t’actives pour qu’on interdise aux vieux d’aller dans les magasins le dimanche. J’ai vu tes faits de guerre sur le Net. Tu as développé une application pour coincer les exosquelettes des séniors qui s’aventurent à faire leurs courses le dimanche.

— Ils peuvent faire leurs courses tous les autres jours de la semaine, bredouille Charlie.

— Ils peuvent aussi choisir ce jour-là pour rencontrer des jeunes et ne pas se contenter d’une vieille vie entre vieux.

Charlie pâlit. Avec la guigne qui le caractérise, on va le photographier au bras d’une vieille un dimanche en train de faire les courses. Sa réputation va en prendre un coup.

— Après, nous irons faire un tour en voiture autonome avec des copines.

— Vous allez griller des bons de transport pour discuter avec des amies ?

— Il faut bien qu’on dépense nos bons ! Tu verras, les aventures des vieilles « augmentées »[1] sont palpitantes. Nous parlons de nos hanches plastiques qui, avec le temps, deviennent molles, de nos implants qui rouillent, de nos capteurs qui fatiguent.

À l’issue de l’entretien, Charlie est tellement déboussolé qu’il part en courant, arrive on ne sait pas pourquoi à Saint-Quentin-en-Yvelines, n’a pas la force de revenir à pied, prend un Uber, explose une fois de plus son quota transport. Pour remettre les compteurs à zéro, il doit passer les dix prochains dimanches avec Delphine.

Comme la vie est imprévisible, Charlie découvre que ce qu’il envisageait comme un cauchemar n’en est pas un.

Le dimanche suivant, Delphine et Charlie ne font ni courses, ni promenade en voiture autonome avec des vieilles augmentées. Ils discutent de la vie, de l’amour et de la mort et autres broutilles qui encombrent nos existences.

Le dimanche suivant la fin de la peine de Charlie, Delphine ouvre la porte et voit le jeune homme qui lui dit :

— Bonjour, Madame, je suis content de vous rencontrer. J’aime bien les vieux.

— Ça tombe bien, moi j’aime bien les zèbres.

Ce dialogue absurde les fait éclater de rire. Depuis, il ne passe pas une semaine sans que Delphine trouve Charlie devant sa porte. Quand il repart, elle n’oublie jamais de lui glisser des bons de transport dans la poche.