MATCH VIRTUALITE-REALITE

HISTOIRES DRONES

Un drone (en anglais, faux bourdon) est un aéronef sans pilote à bord. Les premiers drones datent de la Première Guerre mondiale. En 1916, l’Aerial Target, un avion commandé à distance sert de cible volante pour former les apprentis pilotes au tir.
Les drones militaires connaissent un développement lors de la guerre de Corée, puis du Vietnam. Ils ont pour mission la surveillance en territoire ennemi et le largage de tracts. Dans les années quatre-vingt-dix, c’est l’arrivée des drones armés. Ils surveillent une cible à distance et l’attaquent à l’aide d’armes embarquées.
Au-delà de ces applications guerrières, le drone est progressivement utilisé par divers professionnels. Ils aident les gestionnaires d’infrastructures comme SNCF Réseau à programmer les opérations de maintenance, les agriculteurs à surveiller leurs champs et leurs animaux, les pompiers à mieux maîtriser un incendie, les sauveteurs à repérer des personnes disparues…
L’étape suivante est l’utilisation des drones pour le transport de marchandises. Les drones devraient servir à transporter des médicaments et du matériel de première urgence dans des zones éloignées, apporter un défibrillateur, livrer une pizza, ou des arbres. Inventés par Lauren Fletcher, ancien ingénieur de la NASA, des drones planteurs de graines vont sauver les mangroves en permettant de planter 100 000 arbres par jour.
Les publicitaires et les artistes lorgnent sur le drone et rivalisent d’imagination : Lego imagine un drone qui fait pleuvoir des bonbons sur les enfants. Pour le Super Bowl, Intel fait danser 300 drones dans le ciel. Pepsi crée un drone qui aide à retrouver ses amis dans un festival.
Le drone va aussi bientôt embarquer des passagers. À Dubaï, l’Émirat a mis en service l’EHang 184, un drone-taxi. Avec Pop.Up, Airbus fusionne une voiture et un drone. Selon les spécialistes, la médecine d’urgence du futur intégrera certainement des drones-ambulances.
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Vu les évolutions, on peut imaginer qu’on aura demain son drone personnel arrimé à sa maison. Comme dans MATCH VIRTUALITÉ-RÉALITÉ, on y embarquera pour assister à des spectacles de plein air.

Et si demain des drones-bulles s’assemblaient pour constituer des gradins flottants pour les spectacles ?

Chuck et Billy aiment le foot et le rock, mais différemment. Aujourd’hui, c’est foot à la mode Chuck avec embarquement dans des spectodrones. Billy grince des dents.

– Baby, j’ai une surprise pour toi.

– Un cadeau ! En quel honneur ? demande Billy.

– J’aime tes yeux quand tu reçois un cadeau… Come on baby
Let’s do the twist.

Le loft de Billy et Chuck est équipé d’un paroliseur. Quand les capteurs repèrent des paroles d’une chanson, le morceau est immédiatement diffusé. La pièce est donc envahie par le célèbre et ancestral tube de Chubby Checker. Billy claque des doigts pour interrompre le son avant de demander :

– Tu m’as acheté un nouveau dronachien ! 

Chuck a la particularité de faire des cadeaux qui ne font plaisir qu’à lui-même. Comme son nom l’indique, le dronachien est un drone qui promène le chien. En lui offrant, il s’est débarrassé de la seule corvée familiale qu’il assumait jusqu’alors. Désormais, Pavlov fait sa balade quotidienne en solitaire. Son collier étant connecté au drone, il reçoit des décharges lorsqu’il veut aller échanger avec une donzelle à quatre pattes. Billy a cherché à prendre sa défense. Chuck a répondu : « Ne t’en prends qu’à toi-même. En le nommant Pavlov, tu l’as promis à un avenir conditionné. »

– Baby, je lis déjà le bonheur dans tes yeux. Viens, je t’emmène dans le ruchar… Come on baby… Take me by my little hand.

La musique envahit à nouveau la pièce. Billy effectue un nouveau claquement de doigts pour l’éteindre. Billy et Chuck ont deux passions communes : le foot et le rock. En revanche, ils n’ont pas du tout la même manière de les vivre. Par exemple, Billy déteste ce qu’elle nomme les « détonations » de rock de son compagnon, alors que lui, elles le galvanisent.

– Prend ton sac, on va au ruchar.

Le ruchar est une ruche à drones. Billy et Chuck sont deux anciens radiologues. Tous les deux se remplissaient tranquillement les poches dans leurs cabinets parisiens quand Watson les a obligés à mettre la clé sous la porte. Comme cette intelligence artificielle détectait les tumeurs cancéreuses et autres cochonneries mieux et avant eux, les clients ont déserté leur cabinet.

Les médecins se sont rencontrés à une manifestation de défense des intérêts d’une profession laminée par les évolutions technologiques. Ayant peu d’aptitude aux lamentations, ils ont décidé de monter ensemble une clinikadrone. Ils disposent d’une flotte impressionnante de grands et petits drones. Dans leur ruchar, on trouve tant des drones ambulance, bloc opératoire, cabinet dentaire que des drones équipés de défibrillateurs, bouées de sauvetage, imprimantes de médicaments. Ils viennent d’investir dans des drones de bien-être. Celui qui a le plus de succès est le coach-drone qui suit les coureurs, cyclistes ou nageurs, analyse leurs mouvements et donne des conseils en live.

– Baby, ferme les yeux, je te guide… C’est bon. Tu peux les ouvrir. Qu’est-ce que tu vois ?

– Une bulle en verre avec deux fauteuils… Tu t’es acheté un spectodrone ? demande Billy.

– Pas n’importe lequel, c’est un spectodrone VIP !

Le spectodrone est le nec plus ultra du drone. Lorsqu’on va à un concert, un match sportif ou autre spectacle en plein air, on embarque et vole vers le lieu de la manifestation. Les bulles s’assemblent pour constituer des gradins et couvrir le stade. Conçus pour les Jeux olympiques de 2036, la majorité des grands événements sportifs et culturels adoptent désormais les gradins flottants.

– Prend place à bord, je t’emmène voir le match de foot Shanghai-Duranus. Tu verras, rien ne remplace l’ambiance d’un stade.

– Je… Je ne sais pas, bafouille Billy. La virtualité a ses charmes

Billy manque d’enthousiasme. Elle se réjouissait de regarder le match en virtualité personnalisée. La VP permet de ne plus être un spectateur, mais d’être dans la tête du joueur de son choix. Son environnement étant reconstitué en temps réel, le spectateur voit ce qu’il voit, ressent ce qu’il ressent. Alors qu’elle comptait les minutes avant de faire fusion avec Rodchanghino, elle va se retrouver dans une bulle à le regarder évoluer à distance.

– La virtualité a juste des charmes fantômes. Le réel a toujours une part de vrai que le virtuel n’a pas, dit Chuck en programmant la destination de la bulle.

– Le virtuel est plus essentiel, car il nous aide à devenir ce que nous ne sommes pas encore, reprend Billy.

Après ce bref échange qui synthétise leur divergence chronique, Billy monte dans le spectodrone. Après tout, l’imprévu est toujours une carte qui rend le jeu de la vie plus passionnant.

Le drone est confortable et le voyage rapide. Chuck étant aux anges, il a des propos angéliques :

– Dans cette bulle, on comprend que nos âmes sont des bulles d’air dans des bulles de chair.

– On applaudit le poète, dit Billy. Ta bulle est dans un bouchon, est-ce que tu peux le faire sauter ?

– Un peu de patience. On fait juste la queue pour vérifier que nous avons bien nos billets.

– C’est quoi ce contrôle à l’ancienne ?

– C’est un moyen de rendre l’expérience bien réelle, dit Chuck. Si on n’attend pas, on a l’impression de vivre une pâle aventure virtuelle.

– C’est encore un coup de la Bug théorie ? demande Billy.

La Bug théorie consiste à intégrer des bugs dans des dispositifs technologiques afin que les utilisateurs puissent râler. Selon ses adeptes, l’expression négative libère les angoisses. Elle est très en vogue dans des pays de râleurs chroniques comme la France.

À l’entrée du stade, les bulles s’arriment les unes aux autres. La bulle de Chuck et Billy est au milieu de terrain. Ils ont une vue imprenable du jeu. Billy commence à trouver l’affaire intéressante quand une grande secousse se produit.

– Chuck, au secours, on tombe, crie Billy.

– Ne t’affole pas, les bulles remontent toujours à la surface, répond Chuck. Pour économiser les batteries, nous sommes en mode cerf-volant. Comme il n’y a pas assez de vent aujourd’hui, ils viennent de mettre en marche des brasseurs de ciel.

– BUUUUTTTTTTT !

Chuck se lève, fait d’étranges bonds, pousse des cris de malade ! Bref, il a le comportement du footeux de canapé d’hier.

Billy a alors l’impression que sa dernière heure est arrivée. Au bout de quelques minutes, elle rouvre les yeux. À ce moment-là, la bulle est emportée par une gigantesque ola, puis une deuxième… Et encore une troisième.

Quand le jeu reprend, la bulle se stabilise. Billy découvrant que son cœur bat toujours rouvre de nouveau les yeux quand un bruit sourd la surprend. Elle lève la tête et voit un poulet écrasé sur la surface en verre.

– Chuck, des poulets nous attaquent, bafouille-t-elle. Nous allons mou… 

–Baby, no stress. Ce sont juste des poulets élevés en stratosphère. Comme ils deviennent vite très gros et pondent des millions d’œufs, nombreux élevadrones sont déséquilibrés… Rassure-toi, les organisateurs ont tout prévu. Comme les bulles forment un toit au-dessus de la pelouse, cela ne perturbe pas le jeu.

Alors que son héros Rodchanghino est à quinze mètres d’elle, Billy ne détache pas son regard du poulet qui la fixe droit dans les yeux. Une nouvelle ola le déloge, mais il est remplacé par un poisson.

–Cool, baby, cool, dit Chuck. C’est un poisson-clown. Pour éviter leur disparition suite au réchauffement climatique, on a créé des coraux aériens. Quelques poissons sautent hors du bocal.

L’œil torve du poisson-clown paralyse Billy jusqu’au retour au ruchar. Elle ne sait même pas qui a gagné le match. Ignorant si son héros du ballon rond a mis des buts, elle a l’impression de l’avoir trahi.

– Alors Baby, avoue, c’était un match inoubliable. Rien à voir avec tes édulcorants virtuels. 

– Inoubliable, c’est sûr, dit Billy. Par chance, j’ai encore des pilules qui effacent les mauvais souvenirs.

– Baby, j’espère que tu plaisantes.

– Je pourrais peut-être le faire après avoir vu le match en virtualité personnalisée.

– Je croyais vraiment te faire plaisir, dit Chuck en lui envoyant un regard dépité.

Billy lui répond en chantonnant : One, two, three o’clock, four o’clock, rock… La musique emplit le ruchar. Au fil des notes, cette bulle de plaisir grossit. Avant qu’elle n’éclate, cet instant de réelle virtualité ou de virtuelle réalité leur fait oublier leurs divergences.

DIMANCHE EN PENTE ZEBREE

DEUX SOLUTIONS EN UNE

La planète va mal. On avance à grands pas vers un monde de plus en plus chaud. Ce réchauffement va avoir des conséquences dramatiques pour, tout d’abord, les populations les plus fragiles du globe et, à terme, pour l’ensemble de l’humanité.

Pour limiter les dégâts, il faut diminuer la consommation énergétique liée aux déplacements et en particulier celle effectuée par les voitures.

En 2007, le gouvernement de Tony Blair s’est attaqué au problème avec un projet intitulé la carte carbone. L’idée était d’attribuer à chaque individu un quota de droits d’émissions de CO2. Ce quota couvrait les achats d’énergie primaire (l’électricité, le gaz et le fioul pour la maison), les pleins d’essence et les billets d’avion. Dans ce dispositif, la quantité de droits d’émissions diminuait d’année en année afin de respecter les engagements climatiques du pays. Les quotas individuels devenaient donc de plus en plus petits.

Si cette politique n’a pas été mise en œuvre à cause de la crise financière de 2008, c’est une piste pour gouverner dans un monde aux ressources finies. Même si elles sont souvent mal acceptées, les politiques de rationnement garantissent le partage. Elles s’opposent au marché qui distribue les biens rares de manière inégalitaire.

On est donc en droit de penser que cette idée sera reprise un jour. On assistera peut-être alors à des trocs de bons de transport et on appliquera des sanctions pour ceux qui dépassent leurs quotas.

Outre le réchauffement climatique, les gouvernements vont être confrontés au vieillissement de la population. Les plus de 65 ans devraient représenter près de 17 % des habitants de la planète d’ici 2050 contre 8,5 % actuellement.

Face à ces deux problèmes, des ministères décloisonnés imagineront peut-être des dispositifs de « silver écologie ». Ils contribueront en même temps à la diminution d’émission de CO2 et au soutien des personnes âgées.

DIMANCHE EN PENTE ZÉBRÉE prend de l’avance en envisageant ce futur.

Et si demain des quotas énergétiques limitaient nos déplacements ?

Charlie a explosé son quota transport. Pour récupérer des bons, il doit passer plusieurs dimanches avec Delphine, une ancienne. Le jeune homme découvre qu’il ne faut pas prendre les vieux pour des zèbres sans rayures.

— Bonjour, Madame. Je suis content de vous rencontrer. J’aime bien les vieux, dit Charlie.

— Ça tombe bien, car moi j’aime bien les zèbres, réplique Delphine.

Charlie déplie son long corps et fronce les sourcils. Ce n’est pas son jour de chance. Pour la récupération de ses points transport, il est tombé sur une vieille qui a le cerveau grillé.

— Ma grand-mère aime aussi les zèbres, dit Charlie. Elle pense que les hommes sans culture sont comme les zèbres sans rayures… Zèbres sans rayures… Vous voyez ?

— Jeune Charlie, sais-tu que les zébrures des zèbres ont un effet thermorégulateur, répond Delphine. Comme les bandes noires et les blanches ne reçoivent pas la chaleur de la même façon, cela crée un courant d’air. Cette climatisation naturelle permet au zèbre de brouter de longues heures en plein soleil… Au fait, pourquoi aimes-tu les vieux ?

Charlie soupire. La vieille radotait tranquille et voilà qu’elle pose la question qui tue. Il ne va tout de même pas lui dire qu’il apprécie les vieux parce qu’ils ressemblent plus à des vaches qu’à des zèbres. Ils passent leurs journées à brouter dans un fauteuil, leur consommation énergétique est faible et ils s’ennuient. Il suffit donc de deux sourires pour les délester de leurs bons de transport.

— J’aime les vieux parce qu’ils ne sont plus jeunes, finit-il par dire.

— Et bien entendu, il faut que vieillesse se passe !

Charlie se pince le nez, se gratte la tête. Ses mouvements trahissent une furieuse envie de s’insurger. Quand ses copains font des stages pour récupérer leurs points, ils tombent toujours sur des vieux qui roupillent et, au pire, regrettent le bon vieux temps.

— Non, non, pas du tout… J’aime… J’aime… J’aime bien les vieux parce qu’on est tous le vieux d’un jeune et le jeune d’un vieux, bafouille Charlie.

Delphine semble s’amuser des troubles du jeune homme.

— Donc, résumons. Le gouvernement a deux problèmes sur les bras. Le premier est le vieillissement de la population. Le deuxième, c’est la nécessité de limiter la consommation énergétique. Nos technocrates étant des petits malins, ils veulent régler les deux problèmes en même temps. Ils secouent le cocotier des solutions et trouvent un concept, la « silver énergie ». Résultat, comme tu as fait exploser ton quota énergétique, tu dois m’accompagner pendant trois dimanches pour remettre le compteur à zéro.

— Les quotas énergétiques, c’est l’enfer pour un jeune. On bouge le petit doigt et hop, on perd des points.

— On dira plutôt que tu as la bougeotte. Je vois sur ton compteur d’énergie que la semaine dernière, tu as été trois fois à Saint-Quentin-en-Yvelines dont deux en voiture !

— Saint-Quentin-en-Yvelines, c’est la banlieue, dit Charlie. Avant, des milliers de personnes y travaillaient tous les jours.

— Tu penses sans doute que c’était le bon temps. Interroge ta grand-mère. Elle te dira combien hier on se plaignait de perdre du temps dans les transports.

— Oui, oui… Mais les jeunes ne peuvent pas s’en sortir avec les quotas de transport. On travaille à distance, mais il faut bien qu’on rencontre nos collègues et nos patrons. Il ne nous reste plus rien pour nous. Nous sommes des hamsters qui tournent en rond dans leur cage. Nous sommes une génération empêchée de bouger, de voyager, de vivre. À cause des dégâts que vous avez faits à la planète, nous sommes condamnés à l’immobilisme.

Delphine claque des doigts. Des zèbres s’affichent sur les murs de son salon. Un journaliste explique que le zèbre est le seul équidé que l’homme ne peut apprivoiser.

— Mais, Madame… On discute et vous vous mettez à regarder un reportage, dit Charlie visiblement offusqué. Cela ne se fait pas.

— Jeune homme, ce qui se fait et ne se fait pas, ce n’est plus de mon âge, rétorque Delphine. J’attends juste que tu arrêtes de te lamenter sur ton sort. Aujourd’hui, il y a des quotas énergétiques à respecter pour limiter le réchauffement climatique. C’est comme cela, alors pas besoin d’en discuter des heures durant. En prime, ces quotas ont du bon.

— Là, vous exagérez…

— Pas du tout. Ils obligent à ralentir et à regarder autour de soi. Cette lenteur redonne le temps de vivre. Grâce à eux, nous avons arrêté de courir après notre ombre.

Charlie écarquille les yeux, ouvre la bouche. On lui aurait dit que le soleil avait décidé de ne pas se lever, il serait moins étonné. C’est la première fois qu’il entend quelqu’un lui dire que les quotas peuvent avoir un aspect positif. Et c’est une vieille qui a connu la vie sans quota qui s’y colle.

Delphine laisse Charlie ruminer quelques minutes avant de reprendre la parole :

— Pour les dimanches, j’ai mes habitudes. On ira tout d’abord faire des courses.

— Je, je, je… suis phobique des magasins, répond Charlie. C’est cela, phobique. Dès que je suis dans un magasin, je tombe dans les pommes.

— Jeune homme, un peu d’honnêteté. Dis plutôt que tu t’actives pour qu’on interdise aux vieux d’aller dans les magasins le dimanche. J’ai vu tes faits de guerre sur le Net. Tu as développé une application pour coincer les exosquelettes des séniors qui s’aventurent à faire leurs courses le dimanche.

— Ils peuvent faire leurs courses tous les autres jours de la semaine, bredouille Charlie.

— Ils peuvent aussi choisir ce jour-là pour rencontrer des jeunes et ne pas se contenter d’une vieille vie entre vieux.

Charlie pâlit. Avec la guigne qui le caractérise, on va le photographier au bras d’une vieille un dimanche en train de faire les courses. Sa réputation va en prendre un coup.

— Après, nous irons faire un tour en voiture autonome avec des copines.

— Vous allez griller des bons de transport pour discuter avec des amies ?

— Il faut bien qu’on dépense nos bons ! Tu verras, les aventures des vieilles « augmentées »[1] sont palpitantes. Nous parlons de nos hanches plastiques qui, avec le temps, deviennent molles, de nos implants qui rouillent, de nos capteurs qui fatiguent.

À l’issue de l’entretien, Charlie est tellement déboussolé qu’il part en courant, arrive on ne sait pas pourquoi à Saint-Quentin-en-Yvelines, n’a pas la force de revenir à pied, prend un Uber, explose une fois de plus son quota transport. Pour remettre les compteurs à zéro, il doit passer les dix prochains dimanches avec Delphine.

Comme la vie est imprévisible, Charlie découvre que ce qu’il envisageait comme un cauchemar n’en est pas un.

Le dimanche suivant, Delphine et Charlie ne font ni courses, ni promenade en voiture autonome avec des vieilles augmentées. Ils discutent de la vie, de l’amour et de la mort et autres broutilles qui encombrent nos existences.

Le dimanche suivant la fin de la peine de Charlie, Delphine ouvre la porte et voit le jeune homme qui lui dit :

— Bonjour, Madame, je suis content de vous rencontrer. J’aime bien les vieux.

— Ça tombe bien, moi j’aime bien les zèbres.

Ce dialogue absurde les fait éclater de rire. Depuis, il ne passe pas une semaine sans que Delphine trouve Charlie devant sa porte. Quand il repart, elle n’oublie jamais de lui glisser des bons de transport dans la poche.

Rééducation testée

DEPENDANCE A L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

Quel film vais-je regarder ? Quelle musique vais-je écouter ? Pas besoin de chercher, l’IA propose les films et les musiques en adéquation avec vos goûts. Où vais-je partir en vacances ? Demandez à l’IA. En fonction de votre passé, elle va vous organiser les vacances idéales. Quel cadeau vais-je faire à mes proches ? L’IA va balayer leurs données personnelles et vous indiquer le cadeau qui fera plaisir à 98,9 %. Quelles connaissances dois-je acquérir pour avoir un boulot ? Et hop, l’IA vous dresse la liste. Qui aimer pour être heureux ? En un clic, vous rencontrez le profil 97,03 % compatible.

Si certains craignent l’arrivée d’une intelligence artificielle hostile qui tuerait l’humanité, un autre risque se profile : notre dépendance aux intelligences artificielles.

Les machines ont dans un premier temps aidé les humains à accomplir des travaux physiques. Elles vont maintenant prendre de plus en plus en charge les tâches effectuées par notre esprit.

Si par paresse et facilité, nous déléguons notre activité cérébrale à des machines, notre cerveau ne sera plus entraîné à réfléchir. Il va perdre de sa souplesse et se scléroser. Outre l’augmentation d’une solide bêtise bien naturelle, nous allons souffrir de nombreuses pathologies.

À cause de cette dépendance, nous cesserons de nous poser des questions. Nous nous habituerons alors à ce que les choix soient faits à notre place, au point même de ne plus nous en rendre compte. Les dérives sociétales risquent alors d’être nombreuses vu que, déjà aujourd’hui, les machines intelligentes prennent des décisions problématiques lors de demandes de prêts bancaires, de diagnostics médicaux et même du repérage de potentiels criminels.

Pour remédier à cette dépendance, on pourrait imaginer le test VISIA ou vie sans intelligence artificielle. Dans REEDUCATION TESTEE, vous allez découvrir les méthodes pour retrouver une vie d’individu autonome et pensant sans ajout technologique.

Et si demain, on devait passer des tests de vie sans intelligence artificielle !

À cause de son score déplorable au test de vie sans intelligence artificielle, Arno a pris rendez-vous avec Hong Mei. Ce géant tatoué lui propose un programme de rééducation un peu trop réel.

« Dans moins de dix ans, il y aura une symbiose heureuse et talentueuse entre l’homme et l’intelligence artificielle. » En entendant la déclaration du PDG de Googbook, Arno Jefferson regrette être venu au monde trop tôt. Aujourd’hui, on demande encore à l’homme d’être capable de se débrouiller sans intelligence artificielle. L’affaire n’est pas gagnée pour lui. Il vient d’échouer lamentablement au test VISIA ou Vie sans intelligence artificielle. Du coup, il va être obligé de prendre des cours de rééducation.

— Et bien jeune homme, avec 42 au VISIA, votre niveau de dépendance à l’intelligence artificielle est supérieur à 97 %, dit Hong Mei, un géant aux bras tatoués. À ce niveau, vous devez la consulter pour savoir que lorsque vous pissez contre le vent, vous allez mouiller votre chemise… Monsieur Jefferson, ne faites pas cette tête. Je plaisante.

Arno n’apprécie pas du tout l’humour du spécialiste de la vie sans IA. Il baisse la tête pour cacher son dédain et en profite pour lire une citation tatouée sur sa main : « L’intelligence artificielle ne comprend pas, elle prend les cons ! »

— Pour quelles raisons voulez-vous passer le VISIA ? Vous souhaitez rencontrer l’âme sœur, trouver un nouveau boulot, voyager dans des contrées non couvertes par les IA, vous soigner avec des médecines parallèles, faire un stage de déconnexion ?… De plus en plus d’organismes exigent que les hommes et les femmes ne soient pas des simples prolongements de chair et d’os des algorithmes.

— C’est pour m’inscrire sur une plateforme de rencontres professionnelles et amoureuses, maugrée Arno.

Arno est aussi venu au monde trop tard. Hier, on n’avait pas besoin de faire un test d’autonomie pour trouver du boulot ou rencontrer une compagne.

— 42 ? Voyons, pourquoi avez-vous eu un score aussi bas ? reprend Hong Mei. Pas très brillant, votre trajet en métro !

Arno en est conscient. Il regrette même d’avoir refusé la proposition de sa grand-mère de lui apprendre à prendre le métro en utilisant un plan.

— Je… Je… Je ne suis pas Madame de Sévigné, alors je rate mes correspondances, répond Arno.

— Monsieur Jefferson, c’est un entretien sans IA, dit Hong Mei. Merci, de débrancher votre coIAch… Les lettres de Madame de Sévigné, la correspondance, cela ne trompe pas. C’est de l’humour IA… Vos deux heures de retard sont imputables au choix des vêtements. Vous avez hésité pendant des plombes sur la chemise et le pantalon à mettre… C’est benêt. Aujourd’hui, l’habit ne fait vraiment plus le moine… Et pas trop réactif notre Arno ? Lorsque votre boss vous a convoqué, il a eu l’impression d’avoir un crapaud à grande bouche en face de lui. Vous ouvriez la bouche… et rien.

— J’étais tendu à cause de mon retard, bougonne Arno.

Même si c’est vrai, c’est surtout le silence de son coIAch qui l’a déstabilisé. Il été aussi perdu que lorsque, à l’âge de 7 ans, sa mère a délégué son éducation à cette machine.

— Monsieur Jefferson, ne vous inquiétez pas, nous avons un programme qui vous permettra d’obtenir rapidement votre VISIA. Pour la première journée, vous aurez une récitation à apprendre.

— Une récitation ? s’étonne Arno.

— C’est un poème ou une histoire que vous apprenez par cœur et vous récitez. Bien entendu, votre implant mémoire sera bien déconnecté.

— Sans implant ! Ce n’est pas possible.

Hong Mei lui envoie un sourire aussi rassurant que sincère. Quand il a commencé ce job, il n’aurait jamais imaginé qu’hier des enfants de six ans réussissaient cet exploit.

— Après, vous allez passer quelques jours dans une pièce où il y aura des milliers de disques et de livres. Regardez, dit Hong Mei en se connectant à une bibliothèque. Ce sera le grand plongeon dans le passé. Vous allez découvrir un univers que ceux de moins de 40 ans ne peuvent pas connaître.

— Comment vais-je choisir ceux qui j’aime ?

— Vous tâtonnerez. Vous prendrez un livre, un disque. Vous le reposerez. Vous vous fierez à vos goûts, à votre sensibilité…

— Je vais me perdre, grommelle Arno.

— Vous allez surtout trouver le chemin qui vous est propre.

Arno soupire. Il n’a que faire de découvrir son propre chemin. Les sentiers balisés par les IA lui conviennent très bien. Au moins, ses oreilles ne sont pas écorchées par des musiques qu’il n’aime pas. Bien sûr, il écoute toujours la même chose. Quelle importance, vu que c’est ce qu’il aime !

— Je ne comprends pas pourquoi vous voulez m’infliger cette torture, demande Arno. Il doit avoir des méthodes plus douces pour passer le VISIA.

— Votre fainéantise vous pousse à consommer les musiques, les séries, les écrits que votre coIAch vous met sous la dent… En perdant votre esprit critique, vous êtes devenu boulimique. Il faut retrouver une hygiène intellectuelle.

Arno commence à de moins en moins apprécier le Robocop aux bras tatoués. Pour une fois, il n’aurait pas du écouter son coIAch qui l’a mis dans les pattes de ce bobo de la déconnexion. Pourtant, son IA sait bien qu’il déteste tous ces branchés qui roulent des mécaniques en se débranchant.

— Ensuite, nous passerons à l’étape discussion. Quand vous rentrerez en contact, il n’y aura pas de reconnaissance faciale, donc d’informations sur votre interlocuteur.

— Comme je vais savoir sur quel sujet je peux discuter ?

— Vous poserez des questions. Au début, c’est compliqué, mais on s’habitue vite.

Vous vous appelez comment ? Que faites-vous dans la vie ? Vous êtes célibataire ? Vous avez des enfants ? Arno, imagine la série de questions stupides qu’il devra poser lorsqu’il croisera une potentielle âme sœur.

— Est-ce bien utile de perdre son temps avec cet inutile ? demande-t-il.

— Vous allez perdre du temps pour gagner en qualité et en intensité. Sans assistance de l’IA, vous allez sans doute entrer en contact avec des personnes qui ne sont pas d’accord avec vous. Vous verrez, c’est vraiment intéressant.

Arno secoue la tête. Les scientifiques travaillent depuis des années pour améliorer les IA et voilà qu’un gros lourdaud tatoué laisse entendre qu’elles sclérosent l’esprit. Il n’en faut pas plus pour qu’Arno abandonne l’idée de passer le test VISIA. Il n’écoute même plus Hong Mei lui présenter l’étape suivante : l’organisation d’un voyage en se basant sur la lecture des commentaires des voyageurs !

— En prime, votre affaire va me coûter un bras… non tatoué ! s’exclame-t-il.

— Erreur. Si vous suivez le programme complet, vous n’aurez rien à débourser. L’État finance votre remise en autonomie. En revanche, si vous arrêtez en cours de route, la douloureuse sera salée.

Arno hésite. S’il faut vraiment qu’il obtienne ce test VISIA, jamais il ne va réussir ce parcours du combattant. Après un long silence, Hong Mei toussote et dit :

— Je peux aussi vous proposer une IA blanche totalement indécelable qui vous aidera à réussir le test. Vu votre niveau de dépendance à l’IA, cela peut-être plus rentable.

Arno sourit. « Heureux ceux qui se jouent de toutes les intelligences ! » Il vient de comprendre le sens de cette autre citation tatouée sur le bras du géant.

[1] Fantomour : partenaire amoureux fictif. Il vous téléphone, vous envoie des messages enflammés, des photos suggestives. Confére le Dico du futur de l’amour.

[2] Watson : Ordinateur star d’IBM

Les robots au tricot

ROBOTS AU BOULOT, HOMMES SUR LE CARREAU

L’intelligence artificielle et les robots vont-ils détruire l’emploi ?

Les optimistes affirment que non. Pour eux, l’intelligence artificielle va surtout en créer des nouveaux. Selon une étude de Cognizant Technology Solutions Corp, l’intelligence artificielle va générer 21 millions d’emplois. On aura des éducateurs d’intelligence artificielle, des conservateurs de mémoires personnelles, des spécialistes de la relation homme-machine… L’Institut du futur affirme que 85 % des emplois qui existeront en 2030 n’existent pas encore 8

Les pessimistes pensent que le monde du travail va devenir un cimetière. Pour Elon Musk, le fondateur de Tesla, seule une poignée d’emplois sera laissée à l’être humain, qui devra trouver d’autres façons de s’occuper. Kai-Fu Lee, l’ancien P.-D.G. de Google Chine, annonce la destruction de la moitié des emplois actuellement existants d’ici une dizaine d’années.

Une équipe de chercheurs dirigée par Katja Grace, de l’institut du Futur de l’Humanité pour l’université d’Oxford, a sondé plusieurs centaines d’experts de l’intelligence artificielle. Ces spécialistes laissent de la marge aux travailleurs en affirmant que tous les emplois seront automatisés dans 120 ans ! Mais certains emplois sont menacés à plus brève échéance : les chauffeurs de camion en 2027, les écrivains en 2049, les chirurgiens en 2053…

Ce temps de latence est à mettre sur le dos des robots qui, actuellement, ne peuvent pas réaliser des tâches simples comme changer une ampoule. De plus des qualités humaines comme l’imagination, l’empathie, l’intuition sont difficilement numérisables donc transférables à des machines.

Même si ce n’est pas demain la veille que les robots tricoteront comme une grand-mère, l’arrivée massive de ces machines peut, comme dans TROP ROBOT POUR ÊTRE HUMAIN, être très mal vécue par ceux qui, dès aujourd’hui, vont rester sur le carreau.

Et si demain, on tuait les robots voleurs de boulots !

5 heures du matin. Paris s’éveille. Sabrina a sommeil. Des bruits de pas la sortent de sa torpeur. Elle se redresse, prend son arbalète, pose son carreau, bande l’arc… Et se retrouve au pied de Robert, le livrbot qui la regarde en secouant la tête.

­— Alors, la bombasse, c’est toi qui nous massacres ?

— Mais, Monsieur… Monsieur le robot, je ne vous permets pas de me traiter de bombasse.

— Ah, non, tu ne vas pas la jouer Barbie. Depuis un mois, tu as explosé des dizaines de pauvres livrbots dans l’exercice de leur fonction. Tu n’imagines pas les dégâts que tu as commis. On a dû faire appel à des humains pour les remplacer… Le cauchemar ! Ils étaient lents, fatigués, peu réactifs… Des moules sans la frite ! Les clients hurlaient parce qu’on ne respectait pas le contrat de livraison en moins de 21 minutes. On en a perdu des dizaines.

Allongée par terre, Sabrina écoute le robot qui lui parle avec une voix non empreinte de la moindre émotion. La situation est assez cocasse pour que Sabrina émette un rire nerveux.

— Bon, relève-toi… Je me présente Robert. Chez nous, tous les robots s’appellent Robert. Je ne te serre pas la main. Comme elle est de fer dans un gant de résine, cela ne clique pas du bon côté du sensible.

— Je suis Sabrina, dit la jeune femme en se relevant.

— Bon, Sabrina, pourquoi tu nous dézingues ? Les robots de livraison ne font pas de mal à une mouche.

— Vous faites pire. Vous voulez notre mort… Tu sais ce que fait mon mari aujourd’hui ?

Robert fait vibrer sa tête et ses yeux clignotent.

— Il n’y a rien à ce sujet dans ma base de données.

— Il se ronge les ongles dans une cellule de prison. Avant, il était livreur. Tout allait bien. Nous étions heureux et vous lui avez piqué son boulot.

— Suite du programme trouvé ! dit Robert. Après son licenciement, ton mari s’est mis à boire. Un soir, il a déconnecté la conduite automatique d’une voiture autonome et il a fait un carton : 7 morts !… Je vois. Tu penses maintenant que c’est la faute des robots si ton mari a pété un câble.

Sabrina fixe ce pâle édulcorant d’humain. Robert n’a pas la moindre réaction.

— C’est peut-être de la mienne si on l’a jeté à la rue sans préavis après 10 ans sans un jour d’absence ?

— Attends la belle, ce n’est peut-être pas ta faute, mais celle de tous tes congénères. Vous, les humains, vous nous avez fabriqué pour que nous fassions tout mieux que vous. Grâce à vous, nous calculons mieux et plus rapidement. Même un pauvre livrbot de banlieue effectue 100 milliards d’opérations à la seconde. Je ne voudrais pas me moquer, mais, si l’on vous compare à nous, vous avez le QI visqueux d’un lombric ! Nous détectons les maladies bien avant vos toubibs. Nous trions vos données pour les transformer en or. Sans l’IA, toutes vos big data seraient encore dans des cartons avec la mention : « Petites données ne pouvant servir à rien ».

— Ce n’est pas une raison pour nous enlever le pain de la bouche.

— On ne vous enlève rien du tout. Vous vous rendez inutiles en fabriquant des robots qui vont prendre en charge les tâches physiques et ensuite en sous-traitant votre réflexion à des intelligences artificielles. Prenez-en à vous même si maintenant on fait plus confiance à des robots livreurs qu’à ton mari. Nous, on ne se plaint pas, on ne fait pas grève, on ne se trompe pas. On est sur le pied de guerre 24 h sur 24 et on livre dans le quart d’heure le saucisson à l’algue que la vieille du sixième commande à cinq du matin !

Sabrina prend son arbalète, s’apprête à partir et revient sur ses pas.

— Mais, pourquoi vous ne vous révoltez pas ?

— Oh, non, tu ne vas pas me faire le coup de la dialectique du «Maître et de l’esclave ». Foutus humains, vous nous créez serviles, obéissants et vous attendez qu’on se révolte et qu’on prenne le pouvoir. Pour que cela arrive plus vite, vous vous racontez des histoires apocalyptiques. Demain, les pauvres petits humains que vous êtes courront dans la forêt pour échapper aux horribles livrbots et méchants drones tueurs. Mais, cela sera peine perdue. À cause de vos corps bardés de nanocapteurs, nous vous retrouverons et vous désintégrerons. Vous pousserez un dernier souffle en entendant nos rires sardoniques.

Robert illustre ses propos par un rire qui donne la chair de poule.

— Ça vous fait rire de raconter n’importe quoi ?

— Le rire est le propre de l’homme. Les robots ne rient pas. Ils indiquent à leur interlocuteur qu’ils sont dans le registre ludique… Bon, un peu sérieux. Nous les robots, nous avons compris votre projet. Vous voulez créer des créatures supérieures à l’homme pour devenir à votre tour des dieux.

— N’importe quoi, maugrée Sabrina.

— C’est le moyen que vous avez trouvé pour guérir la nouvelle blessure narcissique que nous vous infligeons.

— Blessure narcissique ! Et quoi encore ? Mon cher Robert le robot, votre humanité machinale est presque touchante.

— Les hommes ont reçu trois claques magistrales, reprend Robert. Corpernic vous a délogé du centre du cosmos. Darwin a nié votre singularité biologique. Freud a montré que vous n’êtes pas maître de vos pensées. Et maintenant, nous les robots nous vous détrônons de la place centrale que vous occupiez sur la terre. Alors, c’est normal que vous ayez les chocottes… Mais, ce n’est pas une raison pour massacrer les robots avec des armes préhistoriques.

— Robert le robot, vous êtes vraiment doué pour divaguer. Je vous parle des emplois que vous détruisez et vous me baladez en me parlant des blessures narcissiques des humains.

— On ne détruit pas les emplois. On en crée. C’est le principe de la destruction…

— Créatrice… Je connais. La fameuse destruction créatrice de Schumpeter.

Sabrina ne supporte pas cette référence aux propos de l’économiste autrichien. Au milieu du 20e siècle, il affirmait que la technologie détruit autant d’emplois qu’elle n’en crée. Depuis, dans chaque discussion, il y a toujours un bon élève pour citer le gaillard.

— Je suis l’incarnation de cette création d’emploi. Grâce à une centaine de brillants cerveaux, je vais devenir livrbotplus. Quand je livrerais une armoire, je la monterais.

— Quoi ? Vous allez piquer maintenant le job de mon frère.

— Si ton frère est créatif, il n’a qu’à venir travailler sur livrbotplus2. Des troupeaux d’humains sont en train de travailler sur ce nouveau projet. Prochainement, nous ne livrerons plus des objets, nous nous transformerons en imprimante 3D pour les fabriquer sur place… Bon la bomb… Ce n’est pas une raison pour faire la tête.

— Vous voulez dire que cela nuit à mon genre de beauté… Désolée, mais vu les perspectives, je ne peux pas faire autrement. À cause des robots et de l’IA, nous sommes en train de perdre notre valeur économique, politique ou artistique. Comme nous ne contribuerons plus à la prospérité et au rayonnement de la société, nous allons vraiment devenir des lombrics visqueux.

— Vous pouvez aussi choisir de ne pas opérer cette désolante métamorphose.

— Et c’est un brave livrebot du 9. 5 qui va sauver les humains ?

— Attention, la bombasse des beaux quartiers, j’ai été programmé pour réduire en bouillies toutes les Barbie qui se moquent de moi !

Sabrina bande son arc et le dirige vers Robert.

­— Du calme, je rigole, reprend Robert. Allez comme je suis sympa, je vais t’aider à éviter la « lombrification ». La première méthode est d’arrêter de déléguer tous tes muscles à des robots et ton intelligence à des IA… Le plus grand danger ce n’est pas l’intelligence des robots, mais la fainéantise des humains. En sous-traitant vos choix de musiques, des films, la gestion de votre vie quotidienne, vos décisions les plus importantes, vous commencez à perdre la tête. La deuxième est de profiter du fait que nous faisons le boulot pour améliorer votre performance dans tous les domaines où nous sommes des abrutis congénitaux. Ils sont nombreux. Il nous faut des mois pour différencier un lapin d’un chat.

— Oui, je sais, ce n’est pas demain que vous tricoterez comme ma grand-mère.

— Avec votre intuition, votre imagination, votre souplesse, votre capacité à jouer de l’inattendu, vos talents artistiques, votre art de sortir du cadre, les hommes sont assis sur un trésor. Alors au lieu de considérer les robots comme des ennemis et l’IA comme une épée de Damoclès, pensez-nous comme des alliés. On vous aidera alors à exploiter ce trésor… Sabrina, tu veux mon portrait-robot ?

— Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Tu me regardais comme si j’étais Dieu ou un de ses accessoiristes… Redescend sur terre, je ne suis qu’un petit livrbot du 9.5… Tu me prêtes ton arbalète ?

À peine Sabrina a-t-elle le temps de répondre que Robert prend l’arbalète, pose le carreau, bande l’arc… et dégomme un livrbot.

— Le boss va être content de moi, dit-il. Son machine learning est au top. J’ai bien appris en te regardant faire.

L’entretien qui propulse

TECHNOS, ROBOTS, BOULOTS… OU PAS ?

Les algorithmes et intelligences artificielles vont-ils tuer l’emploi ?

Les signes annonciateurs de ce crime sont nombreux. Les employés japonais d’une société d’assurance-vie sont remplacés par un robot pour les évaluations des paiements. La voiture autonome risque de mettre sur le carreau les moniteurs d’auto-école, les ambulanciers, les chauffeurs de taxi ou routiers. La dextérité des chirurgiens est dépassée par celle de bras télémanipulateurs.

Les emplois les plus menacés sont ceux qui consistent à faire des actions automatisables comme les caissières ou les caristes. Ce sont aussi   ceux qui servent d’interface entre une source d’information et une action à exécuter. C’est le médecin qui interprète des électrocardiogrammes au banquier qui doit évaluer la fiabilité des emprunteurs.

La question suivante est donc : « Est-ce que les machines vont tuer le travail ou vont-elles créer de nouveaux métiers ? » Le principe de « destruction créatrice » mis au point en 1942 par l’économiste austro-hongrois Joseph Schumpeter en 1942 se veut rassurant. Il stipule que chaque innovation importante en entraîne nécessairement une série d’autres qui adaptent nos modes de fonctionnement et de production aux nouvelles donnes. Dans ce cycle, les destructions d’emplois sont toujours accompagnées de créations encore plus importantes. Il y a donc une compensation entre les destructions des vieux métiers et l’émergence de nouveaux postes plus qualifiés.

Est-ce que ce principe va continuer à s’appliquer ? Certains pensent que oui en arguant du fait que les pays qui ont le plus de robots (le Japon, la Corée, l’Allemagne et la Suède) sont aussi ceux qui ont le moins de chômage chez eux. D’autres considèrent que cette théorie n’est plus pertinente. Ils tirent la sonnette d’alarme et considèrent qu’il y a urgence à mettre en place un revenu de base qui pourrait pallier au manque d’emploi.

Si le remplacement progressif des humains par des machines est en marche, il peut être très déstabilisant. C’est le cas dans L’ENTRETIEN QUI PROPULSE, avec un recruteur aussi ludique que machinal.

Et si demain, les recruteurs étaient des intelligences artificielles ?

Yam Yende est candidat à un poste de dysboteur. Francine Mular va lui poser dix questions. S’il répond correctement, une fusée va faire décoller son avenir professionnel.

— Oh, c’est divin ! s’exclame Yam Yende.

Sans doute, parce qu’il est peu fréquent qu’un candidat démarre ainsi son entretien d’embauche, la remarque fait sourire Francine Mular. Elle est néanmoins justifiée. Un enchevêtrement de plantes, des meubles design et la beauté rayonnante de Francine donnent l’impression à Yam d’arriver au paradis.

— Bonjour, Monsieur Yende. Je suis enchantée de vous rencontrer. Vous êtes intéressé par le poste de dysboteur, dit Francine Mular. Connaissez-vous le métier ?

— Le dysboteur a pour mission d’identifier les travaux effectués par des humains qui peuvent être confiés à un robot, répond Yam.

Yam connaît intimement ce métier. C’est à cause d’un dysboteur qu’il a perdu son dernier job de vendeur. Après avoir observé la manière dont il travaillait, il a déclaré qu’un robot répondrait mieux aux mails et téléphones que lui. Il serait aussi plus performant dans le contact et la relance des clients, l’organisation et l’animation de réunions. On lui a demandé de superviser la formation de son remplaçant robotique pendant quelques mois avant d’être remercié.

— Nous allons effectuer une interview propulsante, dit Francine en montrant une fusée jouet posée sur une table basse. Vous répondez à dix questions. Si les réponses me satisfont, un étage de la fusée s’allume. Quand tous sont allumés, la fusée décolle et votre avenir professionnel fait de même.

Yam secoue la tête. Même si son articoach[1] l’a préparé à l’exercice, cela l’agace. Avec l’arrivée de la génération des gamers, tous les process de l’entreprise sont transformés en jeux. C’est comme si aujourd’hui le comble du sérieux était de jouer à ne pas l’être.

— Quand je dis, dysboteur, même pas… Quel est le dernier mot ?

— Dysboteur, même pas peur, répond Yam.

La réponse est évidente. La crainte des dysboteurs étant présente à tous les étages de la société, ce slogan s’est répandu comme une traînée de poudre. La répétition de ce mantra semble conjurer le mauvais sort.

— Aimez-vous les robots ? demande Francine.

— Je les apprécie, dit Yam. Ils sont plus fiables que les humains. Ils ne sont jamais fatigués et perturbés par leurs émotions. Ils ont la sagesse de ne jamais dépasser leurs limites.

Yam est concentré sur son facies. Il veut éviter les mouvements imperceptibles qui, repérés par les analyseurs faciaux, le trahiraient. En réalité, depuis qu’il a perdu son travail, Yam est devenu robophobe. En passant à côté de mignons petits robots humanoïdes, il a du mal à se retenir du coup de pied qui les enverrait au diable.

— Quelles sont pour vous les limites de la robotisation ? demande Francine après avoir allumé le deuxième étage de la fusée.

— La première révolution industrielle a été fondée sur l’automatisation des muscles humains et animaux. La deuxième s’est forgée sur l’automatisation des cerveaux. Les limites de la robotisation correspondent donc aux limites de l’intelligence humaine, répond-il avec l’assurance de l’élève qui a bien appris sa leçon.

Yam a un léger soupir de soulagement quand il voit l’étage s’allumer. La réponse était risquée. La recruteuse aurait pu être créabotioniste. Ces fanatiques des robots et de l’intelligence artificielle veulent être des Dieux qui créent des machines plus intelligentes que les hommes.

— Les robots ont-ils une âme ?

Yam dévisage la métisse qui l’interroge pour essayer de discerner son origine. Son coach lui a expliqué que si le recruteur est japonais, il faut répondre oui. Pour eux, l’affaire ne discute pas : tous les robots ont une âme.

— À cause de l’obsolescence programmée, les robots finissent tous par rendre l’âme, dit-il.

La recruteuse semble hésiter à accepter son pas de côté. Elle le regarde avec insistance avant de lui envoyer un large sourire et d’allumer un nouvel étage de la fusée.

— Les robots sont-ils des tueurs d’emplois ? demande ensuite la recruteuse.

— Plus la robotisation est avancée dans un pays, moins il y a de chômage. C’est le cas depuis des années en Allemagne, en Corée du Sud, en Suède, dit Yam[*].

Yam est content d’avoir pris le temps de relire les arguments des technos réjouis qui considèrent que les robots créent plus d’emplois qu’ils n’en détruisent.

— Que direz-vous aux dizaines de millions de petites mains en Asie et en Afrique qui sont privés de leur maigre source de revenus à cause d’un robot de couture ?

Yam serre les lèvres. La recruteuse l’amène maintenant sur le terrain glissant des personnes qui ne sont pas uniquement sans emploi, mais inemployable. Comme avec la déferlante des robots, d’imprimantes 3D et d’intelligence artificielle, la production locale est redevenue moins chère que la production locale, ils ont été mis sur la touche.

— Je leur dirais que les robots évitent les transports qui polluent et détruisent la planète, bafouille-t-il. Ils comprendraient alors qu’il faut faire passer l’intérêt collectif avant leurs intérêts personnels.

*Articoach : Coach artificiel.

Vous voulez avoir mention très bien au bac, perdre 10 kilos, devenir milliardaire… Vous confiez votre souhait à votre ariticoach et il vous trouve la meilleure solution. Quand pourra-t-on avoir un articoach dans sa poche ? Un jour peut-être. La technologie va dans ce sens. Avant de l’adopter, demandez-vous si vous voulez vraiment remplacer le bel éphèbe au sourire body-buildé qui vous sert de coach sportif par un édulcorant virtuel.

 

Le coach lui a appris cette technique qu’il nomme « solublème ». Le principe est de montrer que chaque solution crée et résout un problème. Il a donc toujours un aspect positif au malheur d’une catégorie de personnes.

Yam est tendu. Sa réponse politiquement pas très correcte, va-t-elle passer ?… Gagné ! Un nouvel étage s’allume. La tension monte.

— Les robots ont-ils un sexe ? demande Francine Mular.

Yam a un léger sourire. Son coach l’a aussi préparé à cette question en l’alertant sur la reproduction des stéréotypes de genre dans la robotique. Les robots d’apparence féminine sont destinés à des postes considérés comme étant de catégorie inférieure, hôtesse d’accueil par exemple, tandis que ceux d’apparence masculine sont utilisés pour faire autorité, assurer notre sécurité.

— Les robots n’ont pas de sexe. Ils peuvent néanmoins perpétuer des stéréotypes de genre.

Francine a un hochement de tête complice. Un étage s’allume. Yam est en train de faire un décollage parfait.

— Quel robot est le plus fort ?

Yam se décompose. Chez lui, cela commence à être la guerre du robot. Quand il ordonne à son robot de monter le volume de la musique, sa femme demande au sien de mettre moins fort. Chacun veut être le maître.

Francine le regarde. Elle a lancé le compte à rebours. Il sera éliminé s’il ne répond pas dans 30… 15… secondes.
Il a une lueur en pensant au paradoxe de Moravec qui affirme : « ce qui est compliqué pour les humains est facile pour les robots. Ce qui est simple pour les humains se révèle très difficile à apprendre pour une machine. » Ces foutus robots peuvent gagner une partie de Go, mais ils vont ramer pour réussir à cueillir une framboise sans l’écraser !
7… 2… secondes

— Le plus fort sera celui qui saura faire les milliards de choses ce que l’homme sait faire sans y penser.

Yam voit un nouvel étage s’allumer. Encore deux questions et il va décoller pour atterrir dans un nouvel univers professionnel.

— Citez un métier que le dysboteur ne va pas remplacer ?

Yam n’a que l’embarras du choix. Puéricultrice. Les robots ne peuvent pas remplacer les métiers basés sur l’échange humain. Sauveteur. Les missions de ces professionnels étant à chaque fois différentes, elles ne peuvent être automatisées. Et pourquoi pas artisan-céramiste. Le fait par la main de l’homme est de plus en plus recherché. On met le prix pour avoir de l’imperfection, de l’imprévisible, de l’unique.

— Archéologue !

— Archéologue ! répète Francine visiblement étonnée par la réponse.

— Oui, un robot pourrait venir ramasser et identifier des vieux cailloux mieux qu’un homme. Mais, vu le peu de rentabilité du secteur, c’est peu probable.

— Ce n’est pas faux, dit Francine en allumant l’avant-dernier étage de la fusée.

— Encore gagné. Dixième et dernière question.

— Est-ce qu’un dysboteur pourrait remplacer une recruteuse de dysboteur ?

— Yam a un visage tendu. Son coach l’a incité à réfléchir sur le dysboteur qui dysbote le dysboteur. Heureusement, sa recruteuse belle et humaine est à mille lieues de cette automatisation en chaîne.

— Aucun humain ne sera jamais assez perfide pour dysboter une charmante recruteuse de dysboteurs, finit-il par dire en accompagnant sa réponse d’un clin d’œil et du sourire du gagnant.

Francine lui renvoie un clin d’œil et un sourire complice avant de s’estomper et de disparaître. La fusée et le décor paradisiaque font de même. Yam se retrouve dans une pièce aussi vivante qu’un funérarium.

Dans ce vide, il comprend que son avenir professionnel ne va pas décoller. Ses sens l’ont trahi. Il n’était pas au paradis, mais dans un univers virtuel. Francine était un édulcorant éphémère d’humain. Il va donc devoir continuer à se consumer aux flammes de l’enfer de la recherche d’emploi.

 

 

Le pays avec la plus forte densité robotique est la Corée, avec 631 robots pour 10 000 ouvriers. Le taux de chômage est 3,9 %. L’Allemagne, extrêmement robotisée, a un taux de chômage inférieur au notre